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Alain LEU : entretien de conseil en orientation, changement et résistances au changement,

grille d'analyse de la psychologie du Soi.

 

Texte de l’intervention faite pour l’Université Académique intitulée :

« Approfondissement de la dimension psychologique du conseil en orientation »

Edition SAIO CAEN 2000

 

     Introduction

 

Je voudrais d’abord situer le sujet de mon intervention en rappelant une partie du texte de cadrage qui vous avait été diffusé.

 « Le Conseiller d’Orientation Psychologue, cherche à accompagner le consultant dans ses difficultés ou dans ses hésitations. Pour cela, il travaille à aider à des prises de conscience, à faire du repérage sur le fonctionnement personnel du consultant, à faciliter la compréhension de soi, à déclencher des processus de changement, à dynamiser la personne afin qu’elle progresse vers l’autonomie et réalise ses projets.

Le Conseiller d’Orientation Psychologue doit donc être un professionnel de la relation tout autant qu’un expert en orientation.

 Cette professionnalité de la relation, qui s’articule autour des thèmes tels que l’écoute, l’empathie, la congruence, le respect, la capacité à identifier les phénomènes de transfert et contre-transfert etc., et qui repose sur le développement d’une conscience de soi réflexive en action est l’objet des travaux de cette université académique.

 Cette professionnalité se fonde, en partie, sur la capacité à mettre en œuvre, dans l’instant même de la dynamique de la relation de conseil, puis ensuite dans la capacité à analyser cette relation, un certain  nombre de concepts de la psychologie.

 Au cours de cette Université Académique, nous partirons d’exposés théoriques pour essayer de voir comment des concepts utilisés dans des champs différents peuvent aider au développement d’une conscience de soi réflexive en relation».

Pour étayer ce propos, je citerai GUICHARD (in Questions d’Orientation n° 4, 97 - pages 23-24) qui, parlant des Conseillers d’Orientation Psychologues écrit :

« Nombre d’entre eux se perçoivent avant tout comme des maïeuticiens qui accompagnent le sujet dans sa découverte et dans sa construction progressive de soi. Le praticien est celui qui aide le consultant à intégrer les différentes informations sur soi, sur l’emploi et sur les professions.

 En France, une telle intervention est perçue comme étant celle d’un psychologue...

 Le sujet qui est ainsi au centre de la démarche est une personne qui s’interroge sur son rapport à soi. L’objectif du praticien est alors d’aider le consultant à être le sujet de son histoire. Le psychologue ne se propose pas d’exercer une influence déterminée sur ce dernier (comme celle que produisent, par exemple, la famille, les voisins, les pairs, les professeurs, l’organisation de l’école, les médias, les idéologies, les religions, etc.). Son objectif est d'aider l’adolescent (et plus généralement tout consultant) à mettre en perspective -c’est-à-dire, d’abord, à «mettre en mots», à mettre en ses mots - l’ensemble de ces autres éléments qui concourent à la formation de ses attentes et de ses intentions relatives à son avenir. Il s’agit de permettre au sujet d’analyser sa situation et ses représentations actuelles. Cette démarche «dialogique» (BAKHTINE, 1984) conduit nécessairement le consultant à s’interroger sur soi, sur son identité et sur ce qui détermine sa vison de soi. »

Il  s’agit donc bien de se focaliser sur cet aspect fondamental du travail de Conseiller d’Orientation Psychologue qui s’articule autour de l’entretien individuel.

Cette Université Académique s’inscrit dans la continuité du travail entrepris autour de l’Entretien de Conseil selon la méthodologie d’Autosupervision de C. LECOMTE, dans l’Académie de CAEN.

Les objectifs poursuivis pourraient se résumer ainsi :

  •   Professionnaliser l’intervention du Conseiller d’Orientation Psychologue en situation d’entretien par le développement d’une conscience de soi réflexive en action ; cette expression est utilisée par C. LECOMTE pour désigner l’ensemble du travail très complexe du développement de la conscience de soi, c’est-à-dire :

  · conscience de nos perceptions internes, de leurs fluctuations et de la manière dont nous les régulons plus ou moins bien avec essais et erreurs ;

  · conscience de nos perceptions de l’autre, de l’impact qu’elles ont sur nous et de la manière dont nous le régulons;

  · et conscience des effets produits sur la relation et la régulation interactive que nous tentons de mettre en place.

  •   Obtenir un déplacement d’attitude de l’intervenant : de l’expertise vers l’accompagnement.
  •   Améliorer la capacité du Conseiller à accompagner, à créer les conditions d’un développement personnel du consultant.

Le travail que nous avons eu l’habitude de pratiquer dans le groupe de formation à l’entretien de l’Académie de CAEN a été pour une part centré sur le développement des habiletés fondamentales du Conseil (par exemple : l’attention à l’autre, les reflets dans les différents registres : affectif, cognitif, somatique, etc.) et ceci de manière expérientielle à travers les mises en situation que vous connaissez, les apports théoriques étaient faits en lien avec ces mises en situation.

Aujourd’hui, la forme de l’Université Académique nous amène à procéder autrement en commençant par des apports théoriques.

Un certain nombre de concepts seront empruntés à la psychologie clinique et à la psychothérapie. Il sera question de comprendre quel usage nous pouvons en faire dans le cadre du conseil en orientation mais mon propos est clair : je ne veux en aucun cas transformer le Conseiller d’Orientation Psychologue en thérapeute (Alain LEU - 1995), bien que les processus en œuvre soient en partie identiques.

 

Avant de poursuivre dans cette voie, je voudrais pointer quelques pièges de l’approche théorique.

 

  •    Une présentation théorique peut, si elle bien faite, être stimulante. Mais la théorie risque de nous pousser à intellectualiser, à discuter interminablement et ce n’est pas le propos. Dans la mesure où nous sommes des personnes qui veulent intervenir auprès d'autres, il ne faudra pas perdre de vue que notre objectif est de développer une meilleure pertinence clinique au service d’une professionnalité efficace.
  •   L’autre piège est de croire que les concepts exposés correspondent à la réalité. Ce ne sont que des théories plus ou moins fausses qui peuvent peut-être permettre d’avancer. Je citerai REUCHLIN : « Les théories sont de bons serviteurs mais de mauvais maîtres». Dans le domaine qui nous concerne, la plus grande prudence s’impose et il parait important de rappeler WINNICOTT : « c’est le patient et le  patient seul qui détient les réponses » (WINNICOTT - 1975)

 En fait à chaque fois que l’on élabore une théorie, on est tenté d’éliminer les observations divergentes ou de les déformer pour les faire entrer dans le cadre ainsi établi. La recherche risque de devenir la recherche de la preuve de la théorie, c’est ce que (KOHUT - 1974) a nommé le « sommeil dogmatique ».

 En plus, il faut rappeler que l’humain, sur lequel nous travaillons est doté d’une créativité et d’une adaptation redoutables, qu’il est capable, très inconsciemment, de se conformer aux théories en vigueur et alors de produire du matériel qui les valide.

 Je voudrais clore ce préliminaire de mise en garde par l’anecdote suivante : à une époque, une théorie expliquait que les hippopotames étaient issus de la même famille que les crocodiles ; les explorateurs qui illustraient leurs documents par des croquis d’observation, représentaient les hippopotames avec des écailles. Ils les voyaient ainsi : leur sincérité, leur honnêteté ne sont pas à mettre en doute...

Malgré toutes ces réserves, nous allons avancer dans un exposé de vulgarisation théorique ; je vais tenter de mettre en lien quelques positions de la psychologie du soi avec notre pratique de l’entretien.

 

La notion d’empathie

La clef d’entrée que je souhaite prendre pour cet exposé est le concept d’empathie.

L’approche de l’autre par empathie est une des caractéristiques de la relation d’aide en psychologie du conseil. Elle est  une des clefs centrale du travail d’entretien et d’autosupervision tel que nous le pratiquons.

Parmi toutes les questions qui se posent à propos de cette notion, j’en garderai trois :

  •   pourquoi rechercher à être en empathie ?
  •   qu’est-ce que l’empathie ?
  •  est-ce que cela s’apprend et comment ? (les notions de psychologie du soi que je souhaite exposer seront mises en relation avec cet aspect d’apprentissage de l’empathie et donc mises en rapport avec la construction d’une professionnalité du conseil).

Pourquoi l’empathie ?

 Carl ROGERS et à sa suite toute l’école de la psychologie du conseil ont mis en œuvre des séries de méta-analyses cherchant à objectiver l’efficacité des entretiens (de conseil et/ou thérapeutiques). Ils ont ainsi pu établir et vérifier au travers d’études de validation une liste des conditions dites «facilitantes» qui favorisent le développement de la relation d’aide. Au premier rang de ces conditions figure la capacité d’empathie du conseiller ou du thérapeute. (ROGERS -1970, LECOMTE et ALAIN - 1990, LECOMTE - 1994, HILL et CORBET - 1996).

C’est la qualité de l’empathie qui va permettre de développer une bonne alliance thérapeutique. Dans cette perspective, il est intéressant de citer  LECOMTE (1994) faisant référence aux travaux de Lambert : « de plus en plus de recherches démontrent (LAMBERT - 1989) que le meilleur prédicteur de résultats en psychothérapie est la qualité de l’alliance thérapeutique. »

Mon expérience de conseiller et de formateur valide cette approche de l’entretien. L’objectif est de proposer une relation sécurisante dans laquelle le consultant puisse se sentir compris, entendu et reconnu. Offrir et maintenir un climat de confiance contribue à créer une relation empathique, sécurisante et respectueuse, qui constitue une situation favorable à l’expression et au développement du consultant.

L’empathie permet d’accéder à une compréhension sensible et singulière du consultant, différente de celle du diagnostic qui met de la distance et catégorise. Elle permet d’éliminer les erreurs de perception de l’autre par l’écoute et la sensibilité à ses réactions. Dans ce sens, l’empathie relève d’un cadre épistémologique où l’observateur fait partie de l'observation. C’est une condition de compréhension de l’autre. On dit : éprouver par empathie.

 Le climat ainsi établi va permettre de favoriser l’émergence d’un lien émotif nécessaire pour accompagner le consultant dans un processus de changement et de résistance au changement.

En effet, si l’on veut prendre en compte le caractère complexe de la démarche d’orientation qui touche à la personne de manière pluridimensionnelle (aspects cognitifs, affectifs, comportementaux, somatiques), il paraît important de réfléchir aux processus de changement psychologique souvent à l’œuvre dans un tel cheminement. L’objectif est d’accompagner le consultant dans cette ambivalence presque toujours présente : désir et crainte du changement.

 Définition de l’empathie.

L’empathie n’est pas un concept psychanalytique. Cependant FREUD (1920) parle de l’empathie comme d’une condition sine qua non pour comprendre l’état mental de quelqu’un. Le mot empathie vient du grec : s’identifier à quelqu’un. Son sens psychologique moderne proviendrait de l’allemand «einfühlen» qui signifie «sentir» ou, plus précisément, «trouver» le chemin  à l’intérieur de l’expérience de quelqu’un d’autre.

  • SULLIVAN (cité par VAN DEN BERG - 1980) parle de l’empathie inconsciente du nourrisson qui ressent et réagit aux états affectifs de sa mère, sans parvenir à les nommer. Pour SULLIVAN, l’empathie est le moyen utilisé naturellement dans tous les contacts durables, dans l’amitié et l’amour.

  •  KOHUT (1974) la définit comme une introspection vicariante (à la place de l’autre- le vicaire remplaçait le curé absent). Cette compréhension suppose une expérience affective de la subjectivité de l’autre : ce partage temporaire de l’expérience de l’autre est donc une expérience dite «vicariante», qui est différente de l’identification et de la projection. (Il s’agit d’essayer de saisir la subjectivité d’autrui telle qu’elle est, et non comme nous la percevons). Nous voyons bien là qu’il s’agit d’un concept, voire d’une fiction irréalisable vers laquelle toutefois il paraît possible de tendre, la limite étant que chacun vit sa propre subjectivité et que nous ne serons jamais complètement dans la subjectivité de l’autre.

  • ROGERS définit l’empathie comme la capacité à ressentir les états affectifs du consultant, à prendre conscience des états affectifs qu’ils génèrent chez le conseiller (il s’agit d’être en empathie avec soi-même : c’est la congruence) tout en gardant une distance suffisante pour nommer ces états affectifs.

 L’empathie se joue donc sur un double lien :

  •   le lien affectif-émotionnel qui unit conseiller et consultant et
  •   le lien affectif-cognitif qui peut être fait en mettant en mots ce qui est ressenti.

 Elle exige donc un engagement affectif et en même temps une juste distance, suffisante, pour dire le ressenti sans s’y perdre.

 Etre en empathie, c’est être touché, être ému par la relation au consultant et, tout en conservant ce lien authentique, avoir le recul nécessaire pour mettre des mots qui vont aider à nommer pour comprendre.

C’est donc prendre le risque d’une vraie relation avec ses émotions, ses imprévus, ses bonheurs, ses peurs, ses déceptions, imprévisibles.

 L’empathie ainsi définie est basée sur une écoute clinique non interprétative, au plus proche de ce que dit le consultant. Cela nécessite non seulement la conscience et la bonne distance face aux réactions affectives mais aussi la mise à jour des hypothèses qui viennent filtrer l’écoute, des valeurs qui sont les nôtres et qui peuvent entrer en conflit avec celles du consultant, etc.

Elle requiert, entre autres, un sentiment d’identité stable et une solidité personnelle permettant de rester authentique dans l’accompagnement de situations difficiles.

L’empathie qui consiste à s’approcher de la subjectivité de l’autre pour qu’il se sente compris ne concerne pas uniquement le domaine affectif. C’est certes le domaine le plus difficile à travailler et c'est celui qui focalise une large part du travail de supervision et d’autosupervision mais l’expérience humaine étant multidimensionnelle, l’empathie l’est nécessairement aussi.

Etre en empathie consiste donc à accompagner le consultant en respectant le registre (affectif, cognitif, comportemental somatique), dans lequel il s’exprime sans l’entraîner dans un autre registre. Cela nécessite une prise de conscience des registres de son expression et des réactions que la relation éveille en nous.

L’ensemble de ce travail autour du lien empathique passe par ce que nous appelons développement de la conscience de soi, réflexive, en action. Et, même si cela s’effectue dans l’après-coup de la réécoute ou de la supervision, l’objectif est de développer la capacité du conseiller à vivre dans l’ici et maintenant une relation authentique et empathique.

L’apprentissage de l’empathie.

Le mouvement du counseling à la suite des travaux de ROGERS, focalise une part de formation sur le développement des habiletés professionnelles du conseiller.

Le travail de développement de l’empathie est un travail de compréhension de ce qui se joue dans la qualité du lien relationnel. Ceux qui vivent des situations d’entretien ont souvent fait l'expérience de l’empathie.

C’est une expérience phénoménologique incontestable mais fréquemment perturbée par des difficultés, «des failles empathiques».

 Chaque fois que le lien émotif qui construit la relation d’aide se distant ou se rompt, il est possible -et c’est là que se situe l’apprentissage- de travailler à comprendre ce qui s’est joué pour le consultant et le conseiller dans cet espace relationnel.

 BASCH écrit (op. cit. p. 210) : l’empathie est un processus que l’on peut disséquer, décrire, enseigner et donc apprendre.

 C’est de cet apprentissage éclairé par certains apports de la psychologie du soi utilisables en autosupervision dont je vais parler maintenant.

Avant d’entrer dans un développement à propos de la psychologie du soi, je souhaite vous donner quelques repères utilisés en supervision et en autosupervision des entretiens, ceci afin de permettre (je l’espère) de faire un lien plus aisé entre théorie et pratique professionnelle.

 Dans ce but je voudrais vous présenter une grille d’analyse de la relation utilisée en formation par C. LECOMTE et son équipe (cf. Annexe n° 1, ci-dessous)

    En situation d’entretien, au moment où le conseiller et son consultant font l’expérience de l’empathie (nommée dans cette grille «expérience de résonance empathique»), la relation intersubjective se régule, l’alliance de travail est optimale. Cela permet d’accompagner le consultant dans les mouvements oscillatoires de changement et de résistance au changement.

     Par contre le fragile équilibre de la relation empathique sans cesse remis en cause par la complexité du fonctionnement humain peut s’infléchir :

  ·   du côté de la consonance : le conseiller entre en conjonction intersubjective avec son consultant en se centrant sur les besoins du consultant pour essayer de les satisfaire. Par exemple le conseiller trop touché par la difficulté de son consultant se met à le prendre en charge, à prendre un rendez-vous à la place du jeune, à aller lui chercher des documents alors qu’il serait capable de le faire avec autonomie etc., ou bien il se sent honteux, impuissant, coupable de ne pas avoir de solution immédiate...

  ·   ou du côté de la dissonance : -en se centrant  sur  ses propres besoins- il y a alors disjonction intersubjective. Par exemple, le conseiller s’énerve et n’entend plus : «- ça fait deux fois que je te vois, il faut remplir les dossiers pour la semaine prochaine. Si tu ne te décides pas maintenant, tant pis pour toi»
 

En tant que Conseiller d’Orientation Psychologue, à chaque fois que nous allons vers la consonance ou la dissonance, c’est l’occasion d’apprendre quelque chose sur nous, sur la manière dont nous entrons en relation, sur la manière dont certains mots, certaines émotions, certaines situations réactivent des choses difficiles pour nous. Bref, c’est l’occasion d’améliorer notre empathie, notre écoute, de développer notre professionnalité de conseiller.

La notion de besoin dont il est question dans cette Grille d’Observation de la Relation (cf. Annexe n° 1) fait référence aux besoins d’expériences objets-soi (on pourrait dire besoins d’expériences relationnelles) et à la fonction qu’ils jouent dans le maintien de l’estime de soi et de la cohésion personnelle. C’est un des concepts centraux de la psychologie du soi ; je vais donc tenter de mettre en place en essayant de ne pas être trop caricatural, malgré la brièveté de l’exposé, quelques éléments fondamentaux de la psychologie du soi permettant d’appréhender ce concept.

 Nous verrons ensuite l’utilisation qui peut en être faîte en entretien d’orientation en particulier pour accompagner dans le changement des consultants «difficiles», c’est-à-dire ambivalents dans le sens où ils désirent changer et résistent face au changement.

 

Annexe 1 : grille d'observation des fluctuations de la relation

 annexe 1

Quelques repères concernant la psychologie du SOI

Pour aborder de manière simple la psychologie du soi, je ferai essentiellement référence aux travaux du psychanalyste Heinz KOHUT (1913-1981). (Né à Vienne, il fuit le nazisme. Après un rapide séjour en Angleterre, il s’installe aux Etats-Unis en 1940 où il devient psychanalyste puis enseignant et  responsable de l’Institut de Chicago. Cf. Agnès OPPENHEIMER - 1996).
 KOHUT a travaillé à étendre le champ de l’analyse aux pathologies narcissiques ; c’est-à-dire aux défauts de structures et aux défenses narcissiques. Les pathologies narcissiques pour lesquelles l’œdipe n’est pas l’organisateur central  -parce qu’elles concernent des personnalités fixées à un stade antérieur- n’étaient pas considérées comme faisant partie du champ de la psychanalyse.
 KOHUT  en travaillant en empathie avec ses consultants obtient des transferts narcissiques, mène des cures à leur terme. Il va sur cette base développer de nouvelles conceptions théoriques proches des travaux de WINNICOT, connues en France sous le nom de la  psychologie du soi.

Notion de SOI

SULLIVAN, le premier à employer cette notion (citée par VAN DEN BERG - 1980 p. 293) dit : La personnalité se manifeste dans les situations interpersonnelles et pas autrement». «La personne humaine, son soi (mot pénible à substantiver !), son existence strictement personnelle ne se trouvent pas à l’endroit même de l’intéressé, mais dans les contacts qu’il entretient.
STERN (1989) parle du « sens de soi » qui se construit et se manifeste dans les situations interpersonnelles.
KOHUT  (1974) dit : « expérience de soi ».
Le soi organise les activités du moi. Il s’agit d’une expérience externe-interne et non purement interne. Le sens de soi est une réalité subjective importante évidente.

Le Soi est conçu comme un système

(cf. La théorie générale des systèmes de Ludwig Von BERTALANFFY- 1968).

Un système est une entité identifiée par sa fonction. Le soi est une structure assurant la continuité d’être une même personne à travers le temps et les changements. Il intègre l’expérience, l’organise, lui donne du sens et de ce fait produit une structure qu’il tente de conserver.

Ce qui est protégé par le système-Soi, c’est :

- l’identité elle-même, la structure de personnalité

    - un système de représentation de la réalité comportant valeurs, croyances, pensées, représentations...

     - une perception de son pouvoir sur soi, sur les autres, de sa maîtrise personnelle, de son contrôle (cf. BANDURA 1982 à propos des attentes d’efficacité).

      - une organisation affective (capacités à gérer sentiments, émotions, affects) en lien avec la qualité de la relation intime avec soi et avec l’autre.

C’est un complexe stable de traitement de l’information, composé de boucles en retour en interaction («auto-feed-back»).

Il tend à être continu dans le temps, à résister à la déformation.

Le système Soi régit l’adaptation d’un individu à son environnement tout en maintenant cohérence et stabilité.

C’est la théorie de l’autoprotection qui semble par certains côtés similaire à l’homéostasie biologique. Avant de s’aventurer dans des changements qui peuvent mettre en question l’identité, les représentations, la maîtrise de soi, l’organisation affective, l’individu utilise un processus naturel et sain qui est celui de l’autoprotection. (Il s’agit d’un fonctionnement en grande partie inconscient, utilisant les mécanismes de résistance qui recoupent en partie les défenses décrites par la psychanalyse).

Systèmes  ouverts et systèmes fermés.

Un  système ouvert peut se modifier quand les conditions environnantes changent.

Un système fermé fonctionne avec des «programmes» rigides.

BASH (1995)  p. 146 donne l’exemple de la guêpe fouisseuse, Sphex ichneumoneus : à l’époque de la ponte, la femelle prépare un petit terrier, s’envole à la recherche d’un cricket qu’elle pique afin de la paralyser. De retour au  terrier, elle le dépose sur le seuil, puis entre enfin de s’assurer que tout est encore en ordre ; c’est alors seulement qu’elle dépose sa proie à l’intérieur, et pond ses œufs à ses côtés. Après quoi, elle ferme le terrier, s’envole et ne revient jamais. Les œufs éclosent donc seuls, et les larves vont se nourrir du cricket jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à quitter le terrier et à se débrouiller seules. Si, pendant que la guêpe inspectait son terrier, Wooldridge éloignait de quelques centimètres le cricket déposé sur le seuil, la guêpe ne venait pas tout simplement le prendre pour le mettre dans le terrier qu’elle venait d’inspecter, mais elle le redéposait sur le seuil, inspectait de nouveau son terrier, pour finalement tirer sa victime. Wooldridge déplaça ainsi le cricket quarante fois, et jamais la  guêpe n’alla simplement chercher le cricket pour l’amener à l’intérieur : elle répéta chaque fois tout le rituel. Bien qu’astucieux et complexe, le système responsable de ce comportement est néanmoins fermé, c’est-à-dire incapable de produire de nouvelles informations sur la base de l’expérience, et en ce sens incapable d’apprendre.

Le Soi : un système semi-ouvert.

Tout au long de sa vie, l’humain ne cesse de se développer, de s’adapter, de changer (sauf dans les cas de rigidités pathologiques qui ferment le système soi). Cependant les changements psychologiques significatifs s’avèrent difficiles et demandent du temps. Plus le changement vise des processus centraux déterminants pour le soi, plus la résistance est manifeste.
Tout individu cherche à maintenir la cohésion du soi. La résistance au changement n’est en fait qu’un système de maintien de l’intégrité, de la cohérence personnelle. Dans ce sens, changement et résistance au changement sont régis par les mêmes processus psychologiques d’ouverture et de préservation de soi.
Le principe de préservation du soi est une condition de survie. Pour KOHUT, et pour le situer par rapport à la psychanalyse freudienne l’angoisse de désintégration est plus profonde que l’angoisse de castration.
L’angoisse de castration n’est organisatrice que si le soi est suffisamment fort et cohésif. (Cela renvoie à l’importance accordée par la psychologie du soi au développement pré-œdipien dans la petite enfance).
Le développement du SOI

Les travaux de KOHUT ont permis à partir de l’observation clinique de décrire le développement du soi. Bien qu’il refuse de faire de la psychologie génétique, ses théories permettent de «reconstruire» un développement à partir de la thérapeutique.

STERN (1989) partant de l’observation et de l’expérimentation élabore des hypothèses sur la manière dont le nourrisson développe son sens de soi. Il compare le nourrisson observé au nourrisson reconstruit par la clinique.
Une hypothèse fondamentale de STERN est que des sens de soi existent bien avant l’apparition du langage et de la réflexivité. L’étude du développement des différents sens de soi est donc une clef possible d’observation du nourrisson.
Il est intéressant de constater que le nourrisson reconstruit à partir de la clinique psychanalytique de KOHUT a des points communs importants avec le nourrisson de l’observation.

Les travaux de STERN qui synthétisent des études menées avec des nouveau-nés mettent en évidence le fait que les interactions mère-enfant constituent les bases de la subjectivité. Ces résultats s’opposent à l’idée que les pulsions sont à l’origine de la motivation humaine. STERN démontre par l’observation et l’expérience, qu’il y a chez le nourrisson une recherche incessante pour établir des liens affectifs et cognitifs avec son entourage, ce qui lui permet de développer un sens de soi cohésif ; chez le bébé, ce désir de lien interpersonnel prime sur la satisfaction des pulsions.

Les étapes du développement du Soi (STERN - 1989)

 Des sens du Soi existent bien avant l’apparition du langage et de la réflexivité. C’est une hypothèse fondamentale vérifiée  par les travaux de STERN.

Le sens de soi-émergent  (0-2  mois) se développe dès la naissance.

Les bébés sont «préprogrammés» pour répondre sélectivement aux événements sociaux et ne font normalement pas l’expérience d’une phase de type autistique.
Le nourrisson, dès la naissance est profondément social, dans le sens où il est conçu pour s’engager dans, et trouver des interactions exceptionnellement marquantes avec les autres humains.
Tout au long des deux premiers mois, le bébé construit activement un sens de soi-émergent. Des «Ilots» de cohérences se forment, vont s’organiser et s’unifier  progressivement. La structure psychologique s’organise essentiellement dans la relation avec la «mère» dans la satisfaction des besoins de bases (faim, nourriture, mal au ventre, apaisement).
C’est l’époque de la création du premier lien affectif qui nécessite la satisfaction de besoins
objet-soi miroir. (Cf. annexe n° 4 ). En cas de carence affective, le premier sens de soi risque d’avoir des difficultés à s’organiser, il y aurait risque de psychose. (Comme rien n’est jamais parfait, nous gardons tous une part psychotique en nous -si minime soit-elle- et il est possible qu’elle apparaisse parfois au cours d’une interaction lors d’un entretien)

  Le soi nucléaire (2 à 6 mois).


Les nourrissons affirment leur sens d’un «soi noyau» en tant qu’unité physique séparée, cohésive, avec le sens d’une activité, d’une affectivité et d’une continuité temporelle qui leur sont propres. Le bébé à cet âge découvre un univers considérable. Il regarde, écoute. C’est l’âge de la force du non verbal, de l’importance du regard. C’est l’âge de la découverte des affects et de l’importance de leur prise en compte par les adultes. Un affect non reconnu ou condamné par les adultes continue d’exister mais l’enfant (et l’adulte plus tard) n’a plus contact avec cet affect. (C’est l'exemple de l’adulte qui n’a pas conscience de la rage ou de la colère qui l’habite).

La mise en place du soi nucléaire et la prise en compte des affects nécessitent la satisfaction de besoins objets-soi miroir, idéalisation, et mutualité (cf. Annexe n° 4 ). Un déficit en «nourriture affective» à cette époque pourrait engendrer des troubles de la personnalité de type schizoïde.

Le soi subjectif  (7 à 15 mois)

Les bébés «découvrent» qu’à l’extérieur, il y a d’autres psychismes analogues au leur. Les états mentaux subjectifs -émotions, affects, intentions- sont perçus, déduits et peuvent être gardés présents à l’esprit.

Le bébé a une capacité à sentir l’émotion au delà du comportement. Il ressent «la vérité» au delà des paroles et des actes. C’est le début de l’accordage affectif. Les émotions sont des réponses qui se forment dans des expériences intersubjectives avec les parents. L’émotion combine les sensations, l’affect (l’affect étant l’expérience psychologique de base qui consiste essentiellement en des sensations globales de plaisir/déplaisir) et la conscience, (conscience de soi et de la réaction des autres).
Ces réactions supposent un degré de conscience de soi et de l’autre. L’accordage affectif qui se met en place à cet âge nécessite sans cesse une confirmation des parents, (Besoin-Objet-Soi - cf. annexe n° 4 ).
La validation de certaines émotions et le refus d’autres ne permet pas au jeune enfant de structurer un soi subjectif cohésif appuyé sur une bonne estime de soi.  De cette période de développement pourraient émerger les pathologies du faux-soi, du soi clivé ou plus exactement de soi désavoué. (La personne ne s’octroie pas le droit d’être qui elle est comme elle est).

  Le soi verbal (à partir de 15 à 18 mois).

Le nourrisson accumule une expérience et un savoir personnel sur soi, le monde, les autres. Ce savoir peut être traduit en paroles, partagé, créé, négocié. C’est l’époque de la liaison verbal et non verbal. L’accordage affectif se poursuit par la capacité à relier affects et émotions avec des processus cognitifs : c’est l’univers des sentiments.

   Le soi narratif

Une fois formé, chaque sens de soi continue pleinement à fonctionner et à être actif tout au long de la vie. Tous continuent à se développer et à coexister.       (cf. annexe n° 2  « Le calendrier des phases de formation » -in Le monde inter-personnel du nourrisson  STERN).

Annexe 2

annexe 2

 

 

La structuration subjective de la personnalité

A travers l’élaboration de chaque sens de soi, va se mettre en place une structuration de la personnalité -structuration liée essentiellement à la relation à la « mère »-  que le système soi va tenter de conserver toute la vie. La subjectivité de la personne, son rapport aux autres et au monde, sa façon d’entrer en relation se mettent en place et tendent à perdurer car le soi est une structure assurant la continuité d’être une même personne à travers le temps et les changements auxquels il reste ouvert. (Cf. Annexe n° 3 Schéma très simplifié de la structuration subjective de la personnalité).

 

  Annexe 3

http://alainleu.pagesperso-orange.fr/publications%20textes/structuration.jpg

1 , 2 et 3 forment la structure de la personnalité. Plus on s’approche du centre, plus on est loin de la conscience.

(A) les R.I.G. (Représentations d’Interactions Généralisées) sont des «patterns» mis en place très tôt (elles sont représentées pré verbalement) par la répétition. Elles deviennent des épisodes généralisés. Le soi n’est pas inné, il est une construction intersubjective façonnée par la relation aux autres. Les R.I.G. en sont un constituant. Elles sont l’expression de nos manières d’être, de nos manières d’entrer en relation avec les autres, les objets, avec nos dimensions personnelles (affective, cognitive...). La plupart des R.I.G. sont inconscientes. Nous sommes surtout amenés à nous préoccuper de celles qui nous dérangent, qui ont été une bonne solution d’adaptation dans nos relations de la petite enfance mais qui perdurent et nous encombrent et que le système soi tend à protéger.
Les besoins en relations nécessaires au développement. (Les besoins d’expériences objet-soi et leurs fonctions.)
Les besoins relationnels fondamentaux qui apparaissent dès la première enfance ont été mis en évidence par KOHUT à travers les transferts qu’il nouait avec ses patients.
Ils sont nécessaires à la création du lien affectif (au moment du soi émergent puis du soi nucléaire), à la prise en compte des affects exprimés par le bébé (soi nucléaire et soi verbal) puis à l’accordage affectif (soi verbal et soi narratif).

 

KOHUT discerne trois types de besoins fondamentaux.

 

Le besoin d’expérience objet-soi miroir.

 

C’est le besoin de se faire valider, d’être confirmé, d’être considéré comme un être humain digne d’intérêt et de valeur. Il va permettre au bébé d’établir une relation de cohérence entre son comportement et ce qui se passe dans l’environnement. C’est le besoin qu’une autre personne renvoie en miroir une confirmation de qui on est.
Le transfert en miroir (découvert par KOHUT) met en évidence le besoin d’un patient d’obtenir une telle validation de la part du thérapeute parce qu’elle lui a manqué et qu’elle reste indispensable à une constitution cohésive du soi.
Par ailleurs, il faut remarquer -et c’est important- que nous avons, adultes encore besoin d’être confirmés, validés, reconnus, aimés -un peu comme des enfants- mais à un degré qu’on espère un peu plus relatif, plus mature, plus secondarisé... Nous aimerions bien arriver à une espèce d’autonomie, d’indépendance qui définirait un stade adulte. En fait, nous n’en avons jamais complètement fini avec ces besoins objets-soi, nous avons tout au long de la vie besoin de l’autre.
Par exemple, je suis ici en train de faire cet exposé. Je suis en relation avec vous depuis un moment. Cette situation me procure une expérience subjective que j’organise intérieurement. Plus ou moins consciemment, tout en parlant, j’observe votre attitude qui me donne un «feedback». Votre façon d’être, votre non verbal, les hochements de tête approbateurs de certains, cela produit un effet sur moi.
Si vous ne m’écoutiez pas du tout, il se pourrait que je me sente très incompétent, que je me sente mal, au point d’être déstabilisé, de mettre en doute ce que je raconte. Il s’agirait là d’un feedback qui ne me confirme pas et qui pourrait réveiller une R.I.G. (Représentation d’Interaction Généralisée) liée à un de mes scénarios infantiles. Je vous le résume.
 "Quand j’étais jeune, j’avais énormément de difficultés à faire ce que je fais là.  Mes «R.I.G.» se sont construites dans ma famille :
- le scénario dans ce domaine c’est que lorsque j’essaie de prendre ma place, de m’exprimer, je ne sais pas le faire, j’ai des frères plus grands qui le font mieux et qui se moquent de moi.
- Je me sentais incompétent et c’était dangereux que d’essayer de prendre ma place pour m’exprimer en public.
J’avais quand même besoin de me sentir une certaine compétence, je restais silencieux et j’écoutai  puis je me rejouais mentalement les scènes où je triomphais : -si les autres m’écoutaient, ils verraient ce que j’ai à dire.
Parfois, je tentais de sortir du silence, de prendre la place pour affronter la situation. Les résultats étaient alors loin d’être aussi grandioses que j’aurais souhaité et je battais en retraite.
Mon expérience subjective s’était ainsi structurée et ma représentation de la situation (ma R.I.G.) faisait que je m’attendais et que je me débrouillais pour que cela se passe toujours de cette manière là. Ce comportement de répétition est une manière de maintenir sa cohésion  dans la mesure où il protège et valide un type d'interaction connu, même si cela a des effets négatifs.
Par ailleurs, il n’est jamais possible de rester intégralement le même, il y a toujours des événements qui dérangent la cohésion interne et il y avait aussi chez moi un désir de développement dans ce domaine.
Pour faire bouger cette R.I.G., j’avais besoin aux moments où je prenais le risque de m’affirmer, de vivre des expériences objets-soi miroir. J’ai eu la chance de recevoir de la part de personnes significatives qui m’entouraient des réponses de confirmation.  J’ai  donc  été confirmé (à l’âge adulte) de façon empathique et adéquate, ce qui m’a permis (dans ce domaine) de transformer ma «Représentation d’Interaction Généralisée» de façon positive."

 

Le besoin d’expériences objet-soi d’idéalisation et d’apaisement.

 

C’est l’expérience de se sentir soutenu, protégé face à des affects perturbateurs ou des situations difficiles par une union à une personne forte et admirée. Cela donne un sentiment de sécurité et de réconfort.
Il s’agit d’être uni à quelqu’un que l’on idéalise et que l’on sent capable de préserver la stabilité du soi quand on se trouve mis en danger.
Par exemple, cela fait référence à l’expérience du petit enfant qui prend plaisir à découvrir le monde, il s’aventure mais soudain il tombe, il se fait mal. Il vit un moment de grand désarroi. Heureusement sa mère est présente, elle le prend dans ses bras et le console. La vie est dure parfois et on a alors besoin de se faire rassurer, de se faire consoler, besoin de sentir la présence de quelqu’un de grand, de fort, d’idéal, qui nous protège. KOHUT a mis en évidence des transferts où le consultant idéalise ainsi fortement le thérapeute. 

Le besoin d’expériences objet-soi de mutualité (KOHUT parle de transfert à l'alter ego)

 

 Il s’agit du besoin d’être reconnu comme semblable, comme membre de l’espèce possédant des compétences comme les autres. Cela est lié au sentiment d’appartenance, au sentiment d’être accepté à égalité, c’est aussi le sentiment d’être en lien avec l’humanité.
 Dans la suite des travaux de KOHUT, d’autres besoins d’expériences relationnelles ont été mis en évidence. Le tableau  «Besoins d’expérience objets-soi» (Cf. Annexe  n° 4 ) les résume.

 

 

Annexe 4

LES BESOINS D’EXPERIENCES OBJET-SOI

1.      Besoin d’expérience objet-soi miroir :

Besoin de se faire valider et d'être confirmé comme un être humain vivant, digne d'intérêt et de valeur.

Si ce besoin est satisfait, il aura un impact positif sur la vitalité, la fierté, l'estime de soi, l'expression de soi.

2 - Besoin d'expérience objet-soi idéalisation et d'apaisement :

C'est l'expérience de se sentir soutenu, protégé face à des affects perturbateurs ou des situations difficiles par une union à une personne forte et admirée. Cela donne un sentiment de sécurité et de réconfort.

Si ce besoin est satisfait dans la petite enfance, il va permettre la différenciation et la désomatisation des affects. il aura un impact sur la capacité à s'auto-apaiser et à tolérer l'anxiété, sur la capacité à utiliser les affects comme des signaux pour soi.

A l'âge adulte, c'est la capacité d'admiration mature.

3 - Besoin d'expérience objet-soi de mutualité :

C'est le sentiment d'appartenance, d'être en lien avec l'humanité. L'expérience de mutualité a un impact sur le développement de l'intimité. La mutualité développe la capacité de manifester ses talents et habiletés, elle permet le partage de valeurs et de buts sans recherche de fusion.

C'est le besoin d'être reconnu comme un semblable possédant des compétences.

4 – Besoin d'expérience objet-soi de fusion :

C'est la recherche objet-soi indifférencié. Quand on se sent particulièrement fragilisé: on voudrait fusionner avec l'autre, disparaître.

5 - Besoin d'expérience objet-soi d'impact personnel :

C'est la recherche d'expression et d'affirmation. C'est la capacité d'avoir un impact sur les autres et de les influencer dans un contexte de soutien et de respect. La satisfaction de ce besoin procure un sentiment d'efficacité interpersonnelle.

6 – Besoin d'expérience objet-soi de confrontation et d'opposition :

Capacité de confronter et de s'opposer dans un contexte de soutien et de respect de soi et de l'autre. Cette expérience ouvre à la différenciation.

Lorsque le soi organise son expérience subjective avec cohésion et vitalité, des expériences objets-soi de différenciation et d’intégration sont alors possibles.

A -Besoin d'expérience objet-soi de différenciation :

Capacité de se déterminer et de s'affirmer dans ses différences, ses buts, ses ambitions propres et ses valeurs.

B- Besoin d'expérience objet-soi d'intégration :

Synthèse des expériences affectives dissonantes. Articulation progressive de soi et de l'expérience subjective interne. Articulation cognitive de l'affect (schéma cognitif-affectif). Capacité d'autorégulation. Sentiment de continuité et de cohérence.

 

 

Les besoins objets-soi et leurs fonctions dans les relations adultes. 

Le premier constat à faire, c’est que ces besoins d’expériences objets-soi qui permettent, s’ils sont suffisamment satisfaits, un développement harmonieux de la personnalité dans la petite enfance, perdurent cependant toute la vie.

Etre adulte, c’est encore avoir besoin de l’autre, à un degré qu’on espère plus mature. Chacun se protège, maintient sa cohésion mais avec sa structure, ses scénarios, ses «R.I.G.», a plus ou moins constamment besoin d’être reconnu, confirmé, apaisé... et on peut voir cela comme des gestes de créativité.

L’autre aspect important à pointer, c’est que l’on n’a pas forcément besoin d’une personne spécifique pour satisfaire un besoin objet-soi. ; c’est la fonction psychologique que représente cette personne dans notre expérience subjective qui opère. Il est intéressant de remarquer que cette fonction psychologique peut pour certaines personnes en lien avec leur degré de développement être assumée de manière interne. C’est une des fonctions des valeurs qui peuvent devenir un référent interne suffisamment solide pour retrouver une cohésion du soi satisfaisante après une épreuve difficile. C’est aussi la fonction d’images, de représentations de personnes significatives, qui peuvent permettre de garder cohésion et estime de soi pendant une longue période d’isolement.

Cependant la satisfaction de ces besoins en relation reste nécessaire à la cohésion et à l’estime de soi. Nous avons besoin des autres pour nous sentir cohésif. Quand nous n’avons pas les réponses relationnelles adéquates, soit que nous ne les avons pas eues dans le passé et nous ne les avons pas intériorisées, soit que l’environnement actuel ne nous les donne pas, nous pouvons vivre des expériences de déstabilisation, de perte de cohésion, de fragmentation. On se sent alors en petits morceaux, écrasé, déprimé ; on se sent vide, incompétent, méprisable, humilié... Par contre si nous recevons les réponses relationnelles qui conviennent, nous pouvons vivre des expériences de cohésion, de plénitude, de stabilité. On se sent vigoureux, vivant, stable, créatif...

 

La Psychologie du SOI, l’empathie, et l’accompagnement dans le changement.
     
  Processus de changement et résistance au changement
 

 La résistance en entretien : la résistance au changement, un processus sain et naturel d’autoprotection.

Souvent, lorsque l’on aborde le sujet de la Résistance, une définition large à connotation négative empruntée à PUNTIL est citée : « toute tentative consciente ou inconsciente du client pour empêcher, limiter ou retarder l’évolution positive du travail thérapeutique ou d’orientation ».

En fait, il paraît important de distinguer des niveaux de résistance, d’expliciter leur fonction avant de voir comment l’empathie et la prise en compte des besoins objets-soi permet de travailler avec la résistance en la considérant avec bienveillance comme un processus naturel.

Il est possible de distinguer trois niveaux de résistance :

                              

  •         la résistance à entrer en relation

  •          la résistance au dévoilement de soi,

  •          la résistance au changement.

A chaque niveau apparaît une prise de risque pour le consultant qui justifie le fait qu’il ait envie de se protéger.

Cette distinction des niveaux de résistance peut paraître formelle. Elle permet cependant de pointer que le fait d’entrer en relation n’est pas si simple, chacun le fait à sa manière avec ses propres R.I.G. et dès le début d’un entretien, c’est la globalité de la personne qui est concernée et qui peut être remise en cause dans son fonctionnement habituel. Entrer en relation d’une manière nouvelle peut parfois exiger un changement profond difficilement acceptable.

      - La résistance à s’engager dans la relation se manifeste donc au départ de l’entretien et peut ressurgir à tout moment : il s’agit souvent d’une hésitation, d’une difficulté, voire d’un refus à établir une relation fortement investie. Elle pose le problème de la confiance entre deux personnes et peut réactiver des situations de difficultés relationnelles, de manque de respect, des souvenirs de trahison, etc. On comprend l’importance du respect, de l’écoute empathique qui vont aider le consultant  à prendre le risque de dépasser cette résistance pour engager une relation où il s’investit.

      - La résistance à se dévoiler apparaît lorsque la relation est établie quand il faut prendre le risque de dire des choses importantes chargées affectivement, liées à des émotions de colère, de honte, de tristesse, etc. Il faut souligner ici encore l’importance de l’empathie qui permet de se sentir écouté, compris, accompagné.

       - La résistance au changement intervient lorsque le consultant commence  à faire des liens entre des  éléments différents de son histoire, lorsqu’interviennent des prises de conscience, des «insights», des découvertes concernant certaines représentations..., bref, toute une série d’éléments nouveaux qui risquent de mettre en cause la structure de la personnalité, la cohérence des représentations, l’autocontrôle, l’organisation affective et d’aboutir à des décisions, des comportements nouveaux.

Dans tous ces moments  là, un mécanisme indispensable, sain, normal, d’autoprotection se met en place pour maintenir l’estime de soi, la cohésion du soi, l’intégrité de la personnalité. La résistance a cette fonction de sauvegarde, c’est pourquoi on l’appelle ceinture d’autoprotection. Elle évite effectivement l’ouverture à n’importe quelle expérience, n'importe quel changement.

La résistance est ainsi considérée comme un processus dynamique allant de l'ouverture à la protection (cf. annexe n° 5 Schéma processus oscillations du changement ) : ce qui va influencer cette dynamique dépend :

  •      du consultant, de son ouverture, de son dynamisme, de son attente, de sa motivation, de la crédibilité qu’il accorde au conseiller

  •       de l’importance de la difficulté évoquée : plus le changement est central pour l’individu, plus la résistance risque de se manifester. (Il y a un lien à faire pour articuler autoprotection et mécanismes de défense ; ce serait l’objet d’un autre  exposé (cf. travaux de VAILLANT))

  •        du conseiller et du contexte : la qualité de la relation que le conseiller pourra établir, l’intensité du lien émotif aura un impact déterminant  (MAHONNEY). C’est pourquoi nous travaillons à développer la capacité d’empathie du conseiller et son aptitude à accompagner le consultant dans son désir et sa peur de changer.

 

Processus de changement en entretien et besoins objets-soi

Les changements psychologiques significatifs demandent du temps et s'avèrent difficiles.

Ce processus d’intégration différent pour chacun, s’amorce à partir d’une relation d’aide fortement investie où le consultant aura pris le risque de se dévoiler et aura pu être accompagné dans des moments difficiles d’alternance entre ouverture et protection de soi.

 Lorsque le consultant se sentant suffisamment en sécurité est en ouverture et prend le risque de déstabiliser la cohésion du soi, pour dévoiler, découvrir, changer, il se met en fragilité. Des Besoins Objets-Soi archaïques apparaissent alors pour compenser momentanément la fragilisation de la cohésion :

  - besoin d’être confirmé, validé comme être humain digne de valeur, (cf. B.O.S. Miroir)

  - besoin de se sentir soutenu, sécurisé (cf. B.O.S. idéalisation)

  - besoin de ressentir que le conseiller partage la même expérience  (cf. B.O.S. de mutualité -qui peut s’exprimer à travers un dévoilement de soi de la part du conseiller-) etc.

 Satisfaire de manière suffisante et pondérée les B.O.S. archaïques qui apparaissent chez le consultant lorsqu’il touche à une difficulté mettant en jeu la cohésion et l’estime de soi, lui permet d’avoir une sécurité suffisante pour maintenir et accepter de vivre un état de tension forte entre des éléments opposés (que nous nommerons, ici, désir et peur de changer exacerbés) mais qui peuvent s’exprimer de manières différentes.

Le moment de l’entretien où peut avoir lieu ce type de relation fait partie de la phase de compréhension. C’est la phase au cours de laquelle, après avoir formulé un énoncé explicatif subjectif résumant la problématique du consultant, avec les causes explicatives qu’il lui attribue, nous tentons de l’accompagner dans une compréhension approfondie de sa difficulté. Cette compréhension amène souvent le consultant à faire des liens nouveaux avec son histoire personnelle et à vivre des tensions fortes. L’accompagnement qui peut être fait en prenant en compte les B.O.S. du consultant afin qu’il trouve un appui affectif momentané nous amène à vivre, même s'il s’agit d’un temps court, une relation du type transférentiel, bien que le mode dominant de la relation de conseil soit l’alliance de travail. (notion de transfert est prise au sens large, c’est-à-dire apparition dans la relation actuelle de tout élément pouvant faire référence à une relation ancienne).

 Pour que le processus d’élaboration en phase de compréhension, soutenu par la relation du conseiller aboutisse, il paraît important qu’il y ait intégration (que l’on pourrait comme en psychanalyse appeler perlaboration) et dénouement du transfert donc différenciation et autonomisation. C’est l’objet de la phase accompagnement dans l’action que l’on nomme plus justement concrétisation de la compréhension de soi.

Il s’agit d’aider le consultant à intégrer le savoir qu’il a produit sur lui et son histoire en lien avec la difficulté évoquée. Cette intégration se fait en reliant le savoir ainsi élaboré au vécu affectif pour aboutir à une capacité à agir de manière différente et autonome.

C’est l’aide à la mise en œuvre concrète du nouveau savoir acquis pour parvenir à résoudre le problème posé (Alain LEU - 1995).

L’accompagnement dans une relation d’aide, face au changement et à la résistance au changement nécessite une attention, une sensibilité à ces besoins, une capacité à y répondre de manière adéquate tout en gérant nos propres Besoins Objets-Soi de conseiller. Le concept de «relation objectale» tente de définir la relation d’aide dans ce cadre.

 

La notion de relation objectale

Cette relation nécessite un certain nombre de conditions préalables liées à l’écoute et l’empathie qui peuvent se formuler ainsi :

  •   Entrer en relation réelle avec la personne du consultant : nous acceptons la rencontre de deux  subjectivités avec leurs complexités qui vont mettre en jeu des influences interpersonnelles réciproques, et c’est cette rencontre réelle et authentique qui va permettre l’ouverture aux processus de changements.
  •   Etre présent à l’autre dans une posture d’écoute active : savoir être là, maintenant en mettant entre parenthèses, après un effort de congruence, tout ce qui pourrait nous distraire.
  •   Avoir un intérêt réel pour l’autre, pour ce qu’il est en tant qu’humain, en le reconnaissant dans ce qu’il a de singulier, de complexe et d’étonnant être passionné de la subjectivité de l’autre dit Conrad LECOMTE
  •   Avoir un respect de l’autre qui fait que nous ne nous placerons pas en expert qui sait à sa place ce qu’il doit penser, ressentir, faire. Dans ce sens, Carl ROGERS disait : « ni Dieu ni FREUD ne me diront qui je suis ».

En même temps, complètement respecter l’autre, ce n’est pas ne pas le toucher, ne pas prendre le risque de faire bouger quelque chose, ne plus rien faire pour l’autre. C'est à la fois le respecter et vouloir qu'il avance. Notre travail se situe donc dans une tension toujours présente entre ces deux aspects.

 Cette liste de «pré requis» à la relation objectale est loin d’être exhaustive, elle sert à poser le cadre de la relation. Ce qui définit clairement le concept de relation objectale, c’est le fait que le conseiller qui veut aider l’autre n’entre pas en contact avec ses consultants pour satisfaire ses propres besoins en relation ou pour tenter de satisfaire de manière indue les besoins de l’autre. Dans le cadre d’une relation objectale, le conseiller, en sécurité par rapport à ses propres besoins -qui devraient être des Besoins Objets-Soi secondarisés et sans pour autant les nier-  doit être suffisamment disponible pour entendre les besoins du consultant, les prendre en compte, y répondre de manière pondérée et fiable en les identifiant et en comprenant leurs fonctions.

Un tel concept est relativement simple dans sa définition. Sa mise en œuvre concrète dans le cadre d’une relation d’aide nécessite cependant un travail personnel complexe, jamais achevé de développement de la professionnalité de Conseiller qui évolue autour des thèmes suivants :

 

Etre en sécurité par rapport à ses propres besoins sans pour autant les nier peut signifier :

  •   avoir un contact avec les éléments de notre histoire personnelle qui nous ont motivés (inconsciemment ?) à devenir psychologue : quelles blessures voulons- nous soigner, que voulons-nous réparer en nous occupant des autres ? Quel modèle implicite de la relation d’aide dicte nos attitudes ?
  • avoir réfléchi et travaillé sur notre manière de réagir lorsque nos consultants acceptent voire s’engouffrent dans notre désir d’aide où à l’inverse refusent, rejettent nos bonnes intentions. Dit autrement, avoir conscience et travailler la question du contre-transfert.
  • prendre le risque de la rencontre, de l’influence, c’est prendre le risque de rater, d’être en difficulté, d’être négatif. Il paraît important d’avoir conscience de notre besoin d’impact, notre besoin d’être bon, de notre peur d’être destructeur ou de notre peur d’influencer.
  •        avoir acquis une certaine sécurité de base à travers une pratique de la relation d’aide éclairée par la réflexion et la théorie qui fait que l’on s’autorise à faire confiance en l’humain et à avoir confiance en soi, tout en connaissant ses propres limites et en sachant en tenir compte.

Entendre les besoins du consultant, y répondre de manière pondérée et fiable peut signifier :

  •        apprendre à connaître les phénomènes d’autoprotection en les ayant éprouvés sur soi et donc avoir vécu pour soi l'expérience d’une relation d’aide et savoir «de l’intérieur» combien dans ces moments on peut être dépendant du conseiller. Avoir éprouvé ainsi la nécessité d’avoir à faire à un professionnel (au sens noble du terme) fiable et donc en déduire une conduite professionnelle la plus cohérente possible.
  •   avoir un degré de conscience suffisant de ses propres capacités relationnelles, avoir identifié les B.O.S. qui nous sont faciles à satisfaire, ceux sur lesquels nous luttons.
  • avoir une connaissance intégrée des processus relationnels, c’est-à-dire travailler au développement du lien existant entre notre pratique professionnelle, notre vécu affectif et notre savoir théorique.

La liste pourrait s’allonger, je ne tiens pas être exhaustif.

 

Conclusion :

Vous l’avez compris, le développement de la conscience Réflexive de soi en action est une direction de travail. La capacité à écouter et à aider n’est jamais complètement acquise, elle est à prouver à nouveau à chaque rencontre.
L’empathie est une notion irréalisable et fort heureusement, car la proximité sécurise mais, c’est l’écart, la différence qui éclairent. La notion d’empathie correspond à l’écart étroit mais nécessaire qui va opérer en permettant d’être soutenu (être avec) tout en étant différent (être distinct). C’est dans la tension entre être avec et être distinct que se situe la zone de résonance (cf. annexe n° 1.) qui ressemble, au plan affectif, à ce que VYGOTSKY appelle zone proximale de développement.

 Ainsi, chaque fois que nous buttons sur une difficulté relationnelle en entrant en consonance (du côté de la fusion) ou en dissonance (du côté de l’éloignement) (cf. annexe n° 1 ) c’est l’occasion d’apprendre et d’avancer.

 Dans ce domaine (comme dans beaucoup d’autres), l’erreur est féconde pour peu que nous nous en saisissions pour la travailler et avancer. C’est le sens de notre travail de supervision puis d’autosupervision. C’est pourquoi nous travaillons l’entretien entre nous dans notre cadre professionnel pour éviter le plus d’erreurs possibles quand nous serons en contact avec le public car nous souhaitons tendre vers une professionnalité responsable et respectueuse.

                 Pour moi, cette Université Académique n’aura de sens que si nous parvenons à retravailler dans le cadre concret d’entretiens d’aide les conceptions théoriques exposées pour les mettre en lien (c’est-à-dire en tension et à l’épreuve)  avec nos savoir-être et savoir-faire professionnels.

                 L’humain est par ailleurs tellement complexe qu’il nous faut bien essayer d’assumer notre incapacité à tout comprendre. En même temps cela justifie la multiplicité des théories entre lesquelles j’aimerais que nous puissions jeter des ponts… C’est aussi un des objectifs de ces journées de travail.

Alain LEU,  JUIN 2000.