En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des services adaptés.

 

 

Comment mieux prendre en compte les différences en entretien d’aide et de conseil ?

Extrait du tome I. Pages 73 à 76

c) Tenir conseil : une position épistémologique fondamentale dans son rapport à l’humain et son rapport au savoir psychologique

Il s’agit, dans la posture du conseil, de mettre son savoir psychologique au service de l’autre et de la relation, afin de favoriser le développement du consultant, en acceptant de ne pas savoir à sa place. Le conseiller privé de tout pouvoir interprétatif, accepte de se placer dans une position singulière qui consiste à poser l’humain vivant comme supérieur à toute théorie. Certains croient voir là de l’outrecuidance, cependant, cette attitude, appliquée à chaque consultant, devient une posture d’humilité, de respect et d’ouverture radicale : il est ici question d’éviter d’enfermer la personne dans une construction théorique quelle qu’elle soit. Cela a un prix non négligeable : le conseiller peut se sentir faillible, démuni, impuissant : il aura alors à travailler ces questions pour lui-même. Il est son propre outil, il ne peut compter que sur sa « solidité intrapsychique »[1] personnelle et sur la rigueur de sa méthode. Le prix à payer est peut-être aussi du côté du désintérêt des chercheurs : les théoriciens, les professeurs d’université n’ont que peu de pouvoir sur cette pratique, qui s’élabore en se faisant, qui s’interroge sans cesse, et dans laquelle l’expérience prime sur la conceptualisation. C’est peut-être une des raisons de « l’absence » du courant du counseling dans le champ universitaire français.

III.2.2.4. La fonction sociale du conseil

La notion de conseil est basée sur une vision de l’humain et de la société. Le conseil défend l’idée selon laquelle, les humains, face à la réalité, aussi difficile soit-elle, sont capables de construire du sens, d’élaborer un jugement personnel, de mettre de l’intelligence dans l’agir, de mettre en œuvre des projets qui prennent en compte leur être global en interaction avec l’environnement. Le conseil défend aussi l’idée qu’il est possible de comprendre, dans l’après-coup, ce qui a vraiment guidé les décisions passées, d’élucider à « quoi nous avons obéi ». Il y a là l’idée qu’il est possible de sortir des « boucles de répétition ».

Ainsi le conseil est une posture aussi philosophique et politique : il s’agit de proposer à l’humain l’espace, l’espace mental, le temps, la relation, qui vont l’aider à devenir capable de s’approprier ses décisions, face aux choix et aux difficultés qu’il rencontre. Cette posture se situe du côté de l’évolution humaine, elle tend à émanciper la personne en développant le pouvoir de l’esprit (et non du seul intellect) pour l’émanciper le plus possible de l’asservissement à la société, aux instincts, aux normes, à l’habitus, à l’inconscient. Par opposition à l’aliénation, la soumission ou la reproduction, l’acte de conseil se situe du côté de l’intelligence, de l’autonomie, de l’émancipation, de la conscience, de l’art de se conduire. Tenir conseil c’est aussi sortir des sentiers battus, c’est permettre la créativité et l’expression de la différence : il n’existe pas une réponse unique pour tous. C’est aussi accepter l’idée de l’irrationnel et de l’inventivité, c’est accepter que des motivations originales puissent amener les personnes à faire des choix qui ne semblent pas les plus raisonnables (et heureusement !) : l’humain n’est pas aussi prédéterminé que ne le voudraient, finalement, les organisations sociales.

Des citoyens plus conscients, plus clairvoyants, plus créatifs de leurs actes, disposent mieux de leurs propres ressources, s’assument mieux et sont plus responsables. Dans ce sens, la société aurait intérêt à laisser une vraie place au tenir conseil. Chacun sait que ce n’est pas le cas des sociétés « actuelles », où, après une période qui semblait aller vers l’ouverture, apparaît une volonté de conditionnement restreignant l’expression des différences.

III.2.2.5. La place du conseil en orientation et des conseillers d’orientation-psychologues dans nos sociétés

La rentabilité économique à court terme domine le monde actuel. L’homme n’y est considéré que par « l’avoir ». Il serait avide de richesses. La compétition serait son seul ressort. Les valeurs de solidarité, de partage, d’altruisme, de protection du plus faible sont des dimensions de l’expérience humaine qui ne sont pas prises en compte. Éventuellement, ces valeurs sont détournées pour être utilisées comme moteur de l’investissement dans l’entreprise ou comme argument de marketing. L’objectif dominant des décideurs est d’essayer d’imposer leur modèle, de conditionner à être avide, consumériste et individualiste afin d’utiliser l’humain, de le rentabiliser quel que soit le recul social et de civilisation que cela entraîne. Il en résulte des clivages, des injustices de plus en plus flagrantes, de la misère, de la violence, de la souffrance. La brutalité des rapports économiques et sociaux qui se développent actuellement ne confine-t-elle pas à la barbarie ? L’exploitation humaine effectuée sur la seule base de la rentabilité économique au service d’une petite minorité richissime a pour résultat d’essayer de ravaler la majorité des humains au rang d’objets que l’on manipule pour qu’ils travaillent et consomment, que l’on utilise et que l’on « jette », à qui on essaye d’enlever tout pouvoir sur leur « destin ». Encore plus fort, cette violence s’enrobe d’un discours qui utilise de manière fallacieuse les valeurs humanistes et les manipule, pervertit les notions de respect et d’authenticité.

En lien avec cette dégradation, se développe une tentative de « pathologisation » de tous les problèmes : si les personnes souffrent et en deviennent malades (au travail, dans la vie etc.) c’est qu’elles sont inadaptées ou fragiles ; le mal est en elle, il ne vient pas du contexte. On assiste alors à une proposition de développement de la psychologie, mais sous la forme envahissante d’une psychologisation de toutes les difficultés. La société évite ainsi d’être remise en cause, c’est l’individu isolé qui est responsable de sa souffrance : on l’invite à se « plaindre » à un psychologue.

L’inégalité (qui s’accentue) n’est pas qu’économique, elle est sociale et culturelle, c’est aussi une inégalité de rapports à la société, de rapports aux savoirs, de rapports à soi, de pouvoir sur sa vie. Face à cela, garder un espace pour le conseil, c’est se placer du côté du droit que devrait avoir chaque humain de penser et de construire sa vie de la façon la plus autonome possible. C’est, tout en tenant compte de l’environnement et des difficultés, essayer de se donner, et de donner à chacun, des possibilités de choix et, donc, la responsabilité d’être qui il est. Et cela, même si ces choix ne sont pas conformes à ceux que le modèle social tend à imposer.

La volonté de l’état, qui s’exprime parfois, de faire disparaître un service public de conseil de qualité, et du coup de réserver le droit au conseil à ceux qui peuvent le payer, accroît les inégalités beaucoup plus qu’il n’y paraît, bien que cela soit difficilement chiffrable.

Tenir conseil, c’est aider chacun à comprendre sa situation, à prendre sa part de responsabilité, mais aussi à en connaître les limites. « Plus il y aura de violence, de souffrance, d’ignorance, d’incommunication, de rareté du temps, de manque de repères, de nihilisme complaisant, d’insignifiance, plus il y aura besoin de tenir conseil. On ne peut négliger cette nécessité si on ne veut pas d’experts qui décident à notre place » (LHOTELLIER, 2000, p. 47). Offrir aux individus l’espace et le temps pour délibérer avant d’agir, ou pour comprendre dans l’après coup le sens de leurs actes, c’est se placer du côté du développement de l’humain, de la conscience, c’est refuser la violence qui veut utiliser l’homme sans le prendre en compte dans sa globalité. La personne encombre et dérange les agencements technocratiques. C’est pourquoi « tenir conseil ne peut exister qu’avec la pensée forte de conseillers conscients de leur tâche » (ibid., p 47).

Faire ce travail de conseil, et le maintenir dans un contexte socio-économique, politique et intellectuel (le champ de la psychologie, en France, ignore la psychologie du conseil) très défavorable se fonde sur une professionnalisation affirmée des conseillers.

 

[1] C'est-à-dire : ressentir des émotions, des remises en cause (etc.), sans être trop déstabilisé et en gardant une sensibilité à l’autre. Il s’agit là d’une première approximation de cette notion qui sera reprise et approfondie ultérieurement.