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Je me présenterai en disant que le counseling, pour moi, c’est d’abord une expérience. J’avais lu des livres, mais en 1991, j’en ai fait l’expérience lors d’une université d’été animée par Conrad LECOMTE et son équipe. Cette expérience a eu un impact professionnel et personnel important et c’est ce qui explique pourquoi, je me trouve ici devant vous ce matin.

C’est un honneur et en même temps un challenge (dirait Conrad LECOMTE) de faire devant vous et avec vous une conférence sur le counseling. Présenter brièvement le counseling est une gageure. C’est bien sûr, au travers de ma subjectivité que je vais en parler… Le counseling est un vaste champ, il y a le counseling en général, le counseling rogérien, le counseling pratiqué à Traverses et mon point de vue sur le counseling.

Pour faire cette conférence, j‘aimerais tenter de prendre une position rogérienne c'est-à-dire de ne pas vous enseigner quelque chose à propos du counseling mais plutôt de vous raconter une histoire, en espérant qu’elle rencontre par moment vos expériences et que cela résonne un peu en vous, comme cela a résonné en moi lorsque je préparais… Que cela résonne en nous… La transmission du counseling est basée sur le fait de vivre ses propres expériences, or proposer une conférence, ce n’est pas a priori un modèle de pédagogie expérientielle, je ne me sens donc pas bien en congruence avec les valeurs que je vais expliciter.

Pour m’aider à vivre ce manque de congruence, j’ai eu envie de m’abriter un peu derrière Carl ROGERS. Vous savez que  ROGERS faisait une grande différence entre enseigner (la part du professeur) et apprendre (la part de l’élève, de l’étudiant). Il se focalisait sur le côté apprentissage, sur l’apprentissage centré sur la personne. Je ne résiste pas à vous citer quelques extraits de ce qu’il a osé dire dans une conférence destinée à des enseignants : « Il me semble que tout ce qui peut être enseigné à une autre personne est relativement sans utilité et n’a que peu d’influence sur son comportement… J’en suis arrivé à croire que les seules connaissances qui puissent influencer le comportement d’un individu sont celles qu’il découvre lui-même et qu’il s’approprie… La conséquence de ce qui précède c’est que mon métier d’enseignant n’a plus pour moi aucun intérêt… J’en conclus que les résultats de l’enseignement sont ou futiles ou nuisibles… » (Extrait de « Le développement de la personne ») Il s’est fait huer par certains participants. ROGERS aimait être provocateur…

Ceci étant posé, je vais poursuivre cette conférence. Je vous propose des repères sur son déroulement :

-          Nous partirons d’une première définition du counseling.

-          Il y aura ensuite une partie historique qui commence aux Etats Unis. Je garde le point sur la situation en France pour la fin.

-          Cette histoire, c’est aussi l’histoire des valeurs et des évolutions théoriques : j’aimerais vous donner à comprendre notre posture actuelle, qui, partant des repères apportés par Carl ROGERS, s’enrichit des nombreuses recherches menées outre atlantique par le courant du counseling et le courant de la psychologie intersubjective, recherches que Conrad LECOMTE nous a fait découvrir.

-          Ces valeurs, et ces repères théoriques qui font l’objet du point 3, nous servent de guides pour notre propre posture de praticien, pour les formations et les supervisions que nous proposons.

 

Counseling, un mot qui pose problème mais auquel nous tenons.

 

Pour commencer, Il faut savoir qu’il existe de nombreuses définitions du counseling car il existe de nombreux courants de pensée dans ce domaine. « Counseling » est un terme anglo-saxon utilisé pour désigner un ensemble de pratiques aussi diverses que celles qui consistent à orienter, aider, informer, soutenir, traiter et qui fait par ailleurs référence à des approches théoriques diverses : counseling humaniste, psychanalytique, etc. c’est vague… En fait ce serait plutôt la manière d’aborder les personnes et les problèmes qui pourrait être spécifique au counseling. Je me permets une anecdote personnelle pour expliciter ce point de vue : j’ai fait, il y a un certain temps une psychanalyse, je suis arrivé avec l’envie de parler de mes préoccupations actuelles, mais mon analyste m’a dit quelque chose comme :  « ici, on commence par raconter son histoire ». En counseling, de mon point de vue, on commence par raconter ses difficultés actuelles.

Je propose une première définition empruntée à Catherine TOURETTE-TURGIS : Il s’agit d’une « relation dans laquelle une personne tente d'aider une autre à comprendre et à résoudre des problèmes auxquels elle doit faire face. » (1996, page 24). J’ajouterai pour compléter qu’il s’agit d’aider à résoudre les problèmes en s’appuyant sur les propres ressources de la personne et sur celles de son environnement.

Pour clarifier encore, il peut être utile de repérer quelques caractéristiques importantes :

  • Une focalisation sur les atouts, les forces, les aspects positifs de l’état mental de la personne, quelle que soit l’importance du problème présenté ;
  • Une prise en compte des interactions personne-environnement plutôt qu’une centration exclusive soit sur la personne soit sur l’environnement.

Le terme counseling pose des problèmes de traduction. En France, le terme « counseling » se traduit par « conseil » ce qui est compris la plupart du temps comme donner des conseils. La proposition « du tenir conseil » d’Alexandre LHOTELLIER pourrait être intéressante, mais Alexandre LHOTELLIER refuse en bloc toute la culture anglo-saxonne…

Le counseling pose par ailleurs des problèmes de culture. La transversalité de la démarche qui fait un continuum des relations d’aide (du simple conseil à la thérapie) pose problème en France tant pour les professionnels que pour le public habitués à une représentation cloisonnée des professions d’aide et de soin.

Pour les Anglo-Saxons et pour les Québécois avec qui nos travaillons, counseling et psychothérapie sont quasiment des équivalents. En France cette question fait l’objet d’un débat passionné. Débat que nous avons eu lors d’échanges préparatoires à cette journée d’études, débat qui n’est pas clos, mais que je me permets de clore provisoirement afin de pouvoir poursuivre cet exposé. Je dirai donc que, le counseling tel que nous le pratiquons est différent de la thérapie, ce n’est pas son objectif, il ne s’agit pas de traiter des névroses, nous sommes plutôt dans une démarche de résolution de problème à l'intention de personnes confrontées à une situation à laquelle elles doivent faire face. Nous n’exerçons pas dans un cadre qui permet un suivi thérapeutique. Il n'en demeure pas moins que le counseling tel que nous le pratiquons constitue une approche explicitement clinique, notamment par l'écoute qu'elle suppose et mobilise. A ce titre, il y a des liens de parenté forts entre relation thérapeutique et counseling, liens de parenté qui peuvent nous autoriser à utiliser les concepts élaborés et évalués dans le champ de la thérapie. Ce que je vais faire tout au long de cet exposé.
C’est là une des raisons qui nous rattache fortement au courant du counseling car il est alimenté par un nombre considérable de recherches reconnues internationalement. Une autre raison forte, c’est certainement l’élan qu’a su nous donner Conrad LECOMTE. Cela évoque pour moi un propos de Max PAGES parlant de ROGERS « Rogers est le seul homme que j’appelle mon maître, alors que je ne suis pas un rogérien bon teint ; d’ailleurs ne pas être un rogérien bon teint, c’est être rogérien, parce que Rogers n’avait pas envie de former des disciples, il avait envie de donner une impulsion qu’il m’a donnée de manière très forte. » (Giust-Desprairies Florence, 2008.)

Les origines du counseling.

Le terme counseling apparait aux Etats Unis au début du XXème siècle. Trois noms y sont souvent associés lorsque l’on évoque ses origines. (Catherine Tourette-Turgis 1996, Vincent Guillon 2003)

Frank Parsons[1] ouvre à Boston en 1908, le premier service d'orientation professionnelle pour des jeunes (Centre de guidance juvénile). Il met au point une méthodologie de counseling individuel explicitée dans  son livre « Choisir une vocation ». Boston: Houghton Mifflin Co., 1909. C’est le premier ouvrage sur le counseling.

Stanley Hall[2], fondateur en 1888 de la Clark University, est un pionnier de la psychologie de l'enfant. Il sensibilise les professionnels d’éducation et de soin à la nécessité de se mettre à l'écoute des jeunes. Ses études contribuèrent au développement du counseling dans la mesure où elles mettaient l’accent sur l'importance du respect des différences individuelles chez les enfants…

Clifford Beers[3] victime de mauvais traitement et de manque de respect alors qu’il était hospitalisé, créa le mouvement de l'hygiène mentale. Cette association promut et anima des programmes de counseling dans les cliniques et multiplia les interventions dans les écoles au titre de la prévention. Cela va être décisif dans l'essor du counseling.

En parallèle à ces mouvements qui prennent corps en tentant de réagir face à une société violente, injuste inégalitaire, on assiste au développement de la psychométrie. La pratique des tests est censée apporter un statut scientifique à la psychologie. La psychométrie, à cette époque, va avoir un impact sur le développement du counseling.

Les aspects historiques du counseling que nous venons très rapidement d’évoquer, témoignent de quatre dimensions :

  1. d’abord les interventions font référence à l’aide aux personnes et non pas au soin (même si la différence n’est pas clairement conceptualisée, nous y reviendrons à propos du counseling rogérien),
  2. remarquons l’étendue des champs d’intervention: Parsons s’intéresse au counseling d’orientation et de carrière, Stanley Hall se situe dans l’éducation et le soin aux enfants, Clifford Beers se consacre aux soins et à l’hygiène mentale.
  3. Pour chacun de ces champs, la prise en compte de l’environnement constitue une dimension forte. Cette variété des champs d’application du counseling où chaque fois la transaction personne environnement est prise en compte reste d’actualité, nous l’évoquerons concrètement au cours de cette journée.
  4. La quatrième dimension, c’est la posture d’expertise qu’exerce le conseiller sur son consultant. Prenons l’exemple de Parsons, qui bien qu’il affirme : « non pas d'essayer en quoi que ce soit d'influencer la personne dans son orientation professionnelle mais de l'aider à trouver par elle-même la profession qui correspond le mieux à ses aspirations », reste un expert qui utilise tout l’arsenal psychométrique de l’époque. Cette dimension du counseling expert et directif continue d’exister aujourd’hui, cependant une autre branche du counseling qui se réfère à Carl ROGERS voit le jour vers la fin des années 30. La posture d’accompagnement rogérienne reste une référence dans notre pratique actuelle, c’est pourquoi je vais maintenant développer les apports de Rogers.

Les apports de Carl ROGERS. (8 janvier 1902, 4 février 1987)

Autant le dire d’emblée, j’aime bien Carl ROGERS, la manière qu’il avait de se présenter par exemple lors de sa première conférence en France à Dourdan en 1966 : « Je ne suis pas une autorité, un nom, un livre, une théorie, une doctrine [...]. Je suis une personne très imparfaite qui essaie de trouver la vérité dans ce domaine difficile des relations humaines. [...]. Allons-nous pouvoir nous parler, nous rencontrer en toute vérité, partager quelque chose ensemble ?» Cité par Georges QUINTARD in Colloque avec le Professeur Carl R. Rogers, Bulletin de psychologie, Tome 21 (1–4), N°263, 1967, p. 62-68

J’aime bien Carl ROGERS qui parlait toujours à partir de son expérience à partir de cas concrets, j’aime bien ses attitudes provocatrices. Il m’est d’autant plus sympathique qu’il a toujours été mal considéré en France… Cela me donne envie de lui rendre justice…

Au cours de sa longue carrière de psychologue, il a réalisé plusieurs choses très importantes :

  1. ROGERS opère un renversement épistémologique: l’expert n’est plus le psychologue, l’expert, c’est le consultant, c’est la personne.

« La psychologie clinique jusque dans les années 30 restait centrée exclusivement sur les tests d'intelligence et l'évaluation de la personnalité... Rogers opère un renversement total de la place de la personne dans le dispositif d'aide. La connaissance de soi que donnaient les tests restait une connaissance extérieure à la personne. Rogers replace la personne au centre du dispositif d'aide qu'il déconstruit au profit d'une relation. Par ailleurs, la connaissance en jeu dans la relation d'aide est une connaissance de soi saisie de l'intérieur et ce d'autant plus que la personne est posée d'emblée comme un sujet possédant en lui la totalité des connaissances sur lui-même. » (Catherine TOURETTE-TURGIS 1996)

En opérant ce renversement total de la place de la personne dans le dispositif d’aide, ROGERS se place dans une posture de philosophe humaniste. Il renoue ainsi, en se basant sur son expérience, avec un très vieux courant de la pensée humaniste qui accorde une valeur suprême à l’être humain, qui respecte l’Homme, qui croit à son développement personnel, posture qui traverse les âges et les sociétés depuis la nuit des temps. Pour ce qui concerne notre culture, il est facile de faire le lien avec Socrate et sa maïeutique mise au service de son célèbre « connais-toi toi-même » traduit parfois par « prends soin de toi ». C’est aussi le « Sapere aude » emprunté à Horace (Épitres, I, 2, 40) signifiant littéralement « Ose savoir ! ». Cette injonction plus couramment traduite par « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » est connue pour être la devise des Lumières selon Emmanuel Kant. « Le mouvement des Lumières est la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. » Cela, ROGERS le dira à sa manière : « Ni la Bible, ni les prophètes – ni Freud, ni la recherche – ni les révélations émanant de Dieu ou des hommes – ne sauraient prendre le pas sur mon expérience directe et personnelle » (2005, page 20) Parmi les philosophes modernes, ROGERS fait référence à Kierkegaard (Pour la partie de son œuvre travaillant la subjectivité le lien à l’autre et annonçant l’existentialisme.), à Heidegger (pour sa conception de l'être et de « l'être au monde ») , à Husserl (pour la phénoménologie et l’importance de l’expérience).
Ce faisant, Carl ROGERS renoue avec un courant philosophique humaniste ancien qui dépasse largement le counseling américain et qui donne une assise, une conception de l’Homme et des valeurs à sa recherche psychologique.
  1. Une recherche de psychologue.

 Michel ONFRAY (qui ne semble pas connaitre ROGERS) dit souvent qu’il existe deux sortes de philosophes : ceux qui cherchent à créer de nouveaux concepts (ceux qu’il n’aime pas) et ceux qui cherchent à mettre leur vie en accord avec leurs pensées (ceux qui mettent en œuvre leur philosophie). On peut penser que Carl ROGERS était de ceux-là. Comment mettre en œuvre ces valeurs humanistes dans la réalité du travail d’accompagnement des personnes en difficulté ? Comment concrètement mettre en œuvre ces concepts philosophiques ? Comment permettre aux personnes d’être expertes pour elle-même, comment les aider à faire confiance à leur expérience, à penser par elles-mêmes, à retrouver leur « tendance actualisante » ? Telle aurait pu être la question centrale de Carl Rogers. Il a œuvré toute sa vie dans cette direction. Pour ce faire, il mène une recherche pragmatique. Il enregistre[4] psychologues et consultants[5]. (La problématique de l’enregistrement qui fausserait la relation est un débat qui n’est pas clos, il n’empêche que cette technique a porté ses fruits.) C’est ainsi qu’il élabore tout ce qui deviendra des repères évidents concernant les relations d’aide, mais qui à l’époque n’étaient pas du tout reconnus.

Il met en œuvre les premières mesures pragmatiques concernant les relations d’aide. Constate que les consultants reprennent confiance, avancent plus sur leurs difficultés lorsqu’on les écoute plutôt que lorsqu’on leur donne des conseils. Il conceptualise les trois conditions favorisantes que sont l’empathie, la congruence et l’acceptation positive inconditionnelle.

-          L’empathie : il faut bien noter que l’empathie était connue, le concept était repéré par les psychologues, notamment Harry Clark Sullivan aux Etats Unis, mais c’est Rogers, le premier qui fait de la résonance empathique un outil de la relation d’aide. Il s’agit d’éprouver de l’empathie et surtout de nommer ce que l’on éprouve pour le partager et le vérifier.

-          La congruence : il s’agit d’être authentique, d’oser se montrer tel que l’on est dans la relation à l’autre. ROGERS disait clairement : « Dans mes relations avec autrui, j’ai appris qu’il ne sert à rien, à long terme, d’agir comme si je n’étais pas ce que je suis. » (ROGERS, 2005, p. 14)

-          L’acceptation : accepter l’autre lui permet de s’accepter lui-même avec tous ses défauts et ses limites et c’est à partir du moment où on s’accepte soi-même que l’on peut commencer à changer.

Il définit par ailleurs un ensemble de techniques de communication : les reflets, les reformulations, les questions ouvertes, le respect des silences, qui figurent actuellement dans tous les livres sur l’entretien ou la relation d’aide, qui semblent aller de soi, mais que ROGERS et ses collaborateurs ont, petit à petit élaboré en écoutant les enregistrements et en analysant les effets produits chez les consultants. On peut déplorer que l’enseignement de ROGERS soit souvent réduit à ces aspects techniques…

Ces recherches vont ouvrir la voie à un puissant courant thérapeutique : les thérapies humanistes existentielles, connues aux Etats Unis sous le nom de 3ème force (la première était l’approche psychodynamique – qui englobe les divers courants psychanalytiques – la deuxième le courant comportementaliste cognitiviste).

 

     Un défi aux organisations.

Rogers ira plus loin dans sa tentative pour mettre en œuvre ses concepts de respect des personnes. Dépassant le cadre de la recherche en psychologie, il intervient au plan sociopolitique. A cette époque, aux Etats Unis, la possibilité d’être thérapeute était rigoureusement contrôlée et réservée aux médecins psychiatres. Rogers eu l’idée de créer une profession nouvelle : les counselors, ni médecins, ni psychologues. Aujourd’hui, cette profession, qui possède un haut niveau de formation en psychologie représente une véritable force. L’Association des Counselors Américains comporte presqu’autant de membres que l’Association des Psychologues Américains. Ces counselors, dont la profession s’est largement développée juste après la seconde guerre mondiale, ont beaucoup travaillé pour l’accueil des combattants lors de leur retour au pays. Ils ont eu à s’occuper autant de thérapie que d’orientation et d’insertion. Pratiquant de manière indifférenciée counseling personnel (entendons thérapie) et counseling de carrière (orientation, insertion), ils brouillent les cartes, pour nous français qui avons besoin de différencier ces métiers.

Les apports de Conrad LECOMTE.

Dans l’histoire du counseling tel que nous le pratiquons à Traverses, un deuxième homme a beaucoup d’importance : c’est Conrad LECOMTE. Chercheur, professeur à l’université de Montréal, Conrad et ses collaborateurs (René LECOMTE, Réginald SAVARD, Mireille CYR, Annette RICHARD) nous ont apporté des repères qui restent les nôtres dans trois domaines : les recherches sur l’efficacité des relations d’aide, le courant de l’intersubjectivité, la méthodologie de formation.

Les recherches sur l’efficacité des relations d’aide.

Les recherches sur l’efficacité des relations d’aide sont peu diffusées donc peu connues en France alors qu’elles donnent lieu à des milliers de publications outre atlantique. Un livre qui introduisait ces recherches, intitulé « Psychothérapie, trois approches évaluées » a été publié par l’INSERM en France en 2004. Il commence ainsi : « Cet ouvrage présente les travaux du groupe d’experts réunis par l’Inserm dans le cadre de la procédure d’expertise collective, pour répondre aux questions posées par la Direction générale de la santé (DGS) concernant l’évaluation des psychothérapies. Il s’appuie sur les données scientifiques disponibles en date du dernier semestre 2003. Environ 1 000 articles et documents ont constitué la base documentaire de cette expertise. » (Les références de recherches citées dans cet ouvrage sont presqu’exclusivement d’origine américaine).

 Je voudrais faire deux remarques qui caractérisent bien la situation française à ce sujet : le livre de l’INSERM a été retiré du site officiel du Ministère de la Santé par le ministre Douste-Blazy sous les conseils de Jacques-Alain Miller (époux de Judith Lacan, fondateur de « l’école de la cause freudienne »). La seconde remarque concerne les trois approches évaluées : ce sont les approches psycho dynamique, cognitivo-comportementale et systémique. En France les thérapies humanistes existentielles, centrées sur la personne sont un courant trop minoritaire pour figurer dans une telle recherche. Nous sommes loin de la troisième force.

 Ces recherches, qui reposent sur des évaluations quantitatives sont élaborées sur la base de travaux statistiques complexes : les métas-analyses. C’est là un travail de spécialiste de haut niveau. Nous avons dans le domaine du counseling d’orientation et de carrière un chercheur français spécialiste de cette question : Vincent GUILLON.

Je ne vais pas tenter de vous expliquer les détails de ce qu’est une méta-analyse. Disons qu’il s’agit d’une « analyse d’analyses », qui a pour objectif de combiner les résultats de plusieurs études indépendantes et de permettre une synthèse quantifiée des résultats. Cela permet de cumuler les évaluations faites sur une série de recherches sélectionnées pour leur exigence de méthode, afin d’aboutir à une mesure qui synthétise l’ensemble des effets produits. Le standard N° 1 pour tester l’efficacité des traitements est l’étude « randomisée » (les québécois disent « hasardisé » : les individus sont répartis de manière aléatoire dans les groupes expérimentaux ou de contrôle), en « double aveugle », (pour éviter les effets placébo et expérience) les deux aveugles étant le patient et le praticien. C’est la méthode exigée par la Food and Drug Administration pour valider les médicaments. Rosenthal et Franck recommandent ces procédures pour la psychologie dès 1956 (WAMPOLD, p 62). Les études utilisées pour les méta-analyses correspondent le plus possible à ce standard.

 Ces recherches se sont déroulées en plusieurs phases : 1) recherches tentant de répondre à la question : les psychothérapies sont-elles efficaces ? 2) Quelle forme de psychothérapie est la plus efficace ? 3) La troisième phase est une tentative de compréhension : qu’est-ce qui permet à la psychothérapie d’être efficace ?

La réponse à la première question est claire et maintenant bien établie : « Parfois réduite à un supplément d’âme par les tenants des traitements biologiques, il est apparu que les psychothérapies sont efficaces, et plus efficaces que de nombreux traitements somatiques »[6] La première grande méta-analyse portant sur l’évaluation des psychothérapies, (Smith & Glass 1977) aboutit à un effet de taille de . 80, ce qui est considéré comme très significatif. Cette analyse sera contestée, d’autres seront refaites en améliorant les traitements statistiques et en étant plus exigeant concernant la sélection des études de bases. L’effet mesuré reste identique. Ce qui permet à WAMPOLD (2010) d’écrire : « C’est une conclusion solide : comme type de soin la psychothérapie est remarquablement efficace. » … « Elle supporte largement la comparaison avec la médecine ».

Le second niveau de recherche tente d’établir des différences entre les écoles. Cela donne lieu à des recherches complexes mais qui ne parviennent toujours pas à différencier les différentes approches. Tout le monde est à égalité. Tout le monde a gagné. On parle d’effet Dodo. Terme emprunté à Alice au pays des merveilles, proposé par Rosenzweig dès 1936.

En résumé la psychothérapie est efficace, c’est démontré scientifiquement et toutes les formes de psychothérapies sont efficaces. Il en résulte que le conseil à la personne est efficace, notre travail est efficace.

Le troisième niveau cherche à comprendre d’où provient cette efficacité. C’est là que se trouve le champ de recherche de Conrad LECOMTE qui travaille sur l’hypothèse des facteurs communs à toutes les approches. Une de ses hypothèses pourrait se résumer ainsi : s’il y a des différences de résultat, elles ne s’expliquent pas par l’appartenance à une école ou une autre mais par les caractéristiques de l’intervenant. Il parvient ainsi à nommer ce que pourraient être les ressources d’un thérapeute (pour nous un conseiller) efficace. « Qui sont les thérapeutes efficaces ? Implications pour la formation en psychologie. » LECOMTE, SAVARD, DROUIN, GUILLON. Revue québécoise de psychologie (2004), 25(3), 73-102. Cet article nous intéresse concrètement à la fois pour nous auto-évaluer et pour concevoir nos formations. En voici quelques extraits :

« … le facteur le plus explicatif de la variabilité des résultats obtenus est sans contredit le thérapeute… »

« Les psychothérapeutes efficaces sont en mesure :

a) de comprendre et de conceptualiser l’expérience subjective du client à partir d’une disponibilité émotive à soi et à l’autre et d’une écoute du monde expérientiel unique du client,

b) d’établir et de restaurer une alliance thérapeutique favorisant l’engagement émotionnel,

c) de s’engager dans un processus continu de réflexion de leur autorégulation, de leur régulation interactive et de leur impact pour guider le choix d’interventions optimales et, enfin,

d) de maîtriser et d’utiliser des techniques spécifiques et pertinentes, cohérentes avec le processus relationnel et les théories… » Page 96

« Pour aider l’intervenant à être compétent et efficace et à se sentir comme tel, un programme de formation doit devenir un lieu d’intégration de savoirs théoriques, techniques et expérientiels. La supervision clinique est le processus le plus déterminant du développement de l’identité et de la compétence professionnelle. » Page 97.

 

Quelques mots à propos du courant de l’intersubjectivité.

« Pour arriver à établir et à réguler le dialogue émotionnel requis dans la relation thérapeutique tout en offrant des interventions optimales, le psychothérapeute doit s’appuyer sur des connaissances cohérentes, des techniques pertinentes et adaptées à ce qu’il est vraiment. » ibid. Page 96

Un thérapeute efficace, c’est aussi quelqu’un qui a des repères théoriques solides, qui a confiance en ses repères et qui peut partager cette confiance avec ses consultants. Conrad LECOMTE en nous apportant des repères théoriques du courant de l’intersubjectivité, repères particulièrement adaptés à la situation relationnelle de face à face, repères peu connus en France, nous a permis de conceptualiser notre pratique de l’entretien.

A la suite de ROGERS qui a fait de l’empathie un outil de la relation d’aide, en plaçant la qualité relationnelle au centre de la thérapie, un grand mouvement allant dans ce sens a pris corps aux Etats Unis y compris chez les psychanalystes.

On sait que l’empathie est à la mode maintenant en France depuis la découverte des neurones miroirs. A l’époque de Rogers, et jusqu’à sa mort en 1987, personne en France (à part les rogériens) n’en parlait. C’était jugé comme une pratique maternante qui prêtait à dérision. Bien que l’empathie soit à la mode, et fasse l’objet de livres savants, je ne suis pas certain que sa pratique soit effective en France où le courant de l’intersubjectivité reste très peu connu.

Au plan théorique et en lien avec l’empathie, Conrad LECOMTE nous a ainsi fait découvrir

  1. Heinz KOHUT, (1913-1981), né à Vienne, il fuit le nazisme. Après un rapide séjour en Angleterre, il s’installe aux Etats-Unis en 1940 où il devient psychanalyste puis enseignant et responsable de l’Institut de Chicago. (Agnès OPPENHEIMER, 1996). KOHUT s’est mis à travailler en face à face, à utiliser l’empathie comme moteur de la cure. Il met en évidence des besoins en relation (besoin miroir, besoin d’idéalisation, de mutualité) qui conceptualisent et éclairent la notion d’empathie.

  2. Le courant de l’intersubjectivité avec BOWLBY, ARLOW, AINSWORTH pour les théories de l’attachement, Daniel STERN pour ses recherches sur le monde intersubjectif du nourrisson, puis par exemple ORANGE, ATWOOD, STOLOROW, BUIRSKI représentants actuels du courant de l’intersubjectivité…

Il s’agit d’un ensemble de courants théoriques qui, d’une certaine manière, poursuivent l’œuvre de Rogers dans le sens où ils s’attachent à comprendre et conceptualiser ce qui se joue et se rejoue dans les relations. Et c’est bien ce qui se passe lorsque l’on se trouve en entretien de face à face, autant pour le conseiller que pour le consultant. D’après ce courant théorique, nous construisons notre propre subjectivité à travers les relations précoces et nous nous présentons en situation relationnelle (lors des entretiens) avec notre fonctionnement global, notre subjectivité ainsi construite. Il se peut que l’expérience de l’entretien soit la répétition d’un vécu ancien et connu mais ce peut être aussi l’occasion de vivre l’expérience d’une relation différente, qui peut alors être une expérience réparatrice.

Une conception de la formation.

La méthodologie de formation LECOMTE repose sur les bases qui viennent d’être citées.

Elle travaille dans trois registres intégrés : développer la conscience réflexive de soi et de l’autre en situation relationnelle, apporter des repères en psychologie cohérents avec une approche centrée sur la personne, intégrer des techniques et des outils au service de la relation, et cela tout en respectant la personne, c'est-à-dire en lui permettant d’être experte pour elle-même et en s’appuyant sur ses ressources.

La formation est en premier lieu expérientielle, c'est-à-dire basée sur les mises en situation qui en sont le cœur. Elle s’articule autour de la supervision qui permet de réfléchir et d’intégrer l’expérience vécue.

Notre conception du counseling.

 

Les formateurs Traverses que nous sommes ont bénéficié de ces apports qui constituent le cœur de nos pratiques. Voici l’essentiel de ce qui nous anime.

-          La personne est experte pour elle-même : le concept est facile à entrevoir : on ne peut pas savoir à la place d’une personne ce qui lui convient, en orientation, cela pourrait paraitre simple. Or, c’est toujours plus complexe qu’il n’y parait. Une personne perdue, qui a désappris à se faire confiance a effectivement du mal à être experte pour elle-même. Cependant Rogers le répétait souvent et cette phrase a été choisie pour illustrer l’invitation à cette journée d’études « Chaque fois que l’on défini quelqu’un à sa place, qu’on lui dit ce qu’il doit faire et penser, on lui désapprend à faire confiance en son expérience et à mettre en œuvre ses propres ressources ». C’est l’expérience de la personne qui prime. « A mes yeux l’expérience est l’autorité suprême » (Rogers 1970). Cependant, passer du concept à sa mise en œuvre en situation de relation d’aide exige du psychologue ou de l’accompagnant une importante professionnalité basée sur des qualités relationnelles.

-          Une prise en compte de la personne à partir de sa subjectivité. « C’est l’expérience subjective de l’individu, constamment reconstruite de façon consciente et inconsciente en interaction avec l’environnement, qui détermine le comportement, l’adaptation et le développement de cet individu… Nos problèmes et nos réponses à ces problèmes sont déterminés par notre expérience subjective... donc plus par une réalité « subjective » que par une réalité « objective » » (LECOMTE & col., 1997, p. 172). Accompagner un consultant, c’est d’abord s’approcher de qui il est, de ce qu’il ressent. C’est se focaliser sur lui et pas sur le problème posé. C’est partir de ses représentations, c’est accepter de poser ses difficultés dans les termes où il se les pose. C’est commencer par le valider, le reconnaître pour avancer avec lui, à son rythme, en partant de là où il est.

-          L’importance des ressources : La psychologie du counseling s’est développée en réaction aux approches centrées sur la maladie et la pathologie. Dès ses débuts, elle s’appuie sur les ressources des personnes, contrairement à la psychologie clinique la plus connue en France qui s’inspire essentiellement des travaux de Freud et de ses successeurs, psychologie clinique qui se focalise sur les aspects pathologiques de la personne.

-          Une posture d’aide et d’accompagnement, plutôt que de soin. Se situer du côté de l’aide plutôt que du soin implique une posture différente : il va falloir s’intéresser et mettre en valeur les ressources de la personne plutôt que ses limites et sa pathologie.

-          Des valeurs de base : en plus des ressources particulières à chacun, le counseling postule des ressources générales, qu’il érige en valeurs pour les conseillers et qui sont opérantes, c'est-à-dire produisent des effets lors des rencontres. A savoir :

    • Les personnes sont responsables et capables de choisir et de décider par elles-mêmes

    • Le changement personnel est possible : les personnes sont capables d’apprendre de nouveaux comportements et d’en désapprendre d’autres lorsqu’elles les jugent indésirables ou inadaptés.

    • La personne possède en elle les ressources qui vont permettre la mise en œuvre de ce changement. L’aider, c’est l’aider à repérer et à mobiliser ses ressources.

    • Il n’y a pas de changement insignifiant : chaque fois qu’une personne peut transformer, même très peu, une manière d’être, et prendre conscience de ce qui a bougé, elle peut, si elle est accompagnée, réaliser qu’elle a ainsi un pouvoir sur son « destin » et envisager alors de nouveaux changements possibles.

    • Il est toujours possible de faire des choix, il y a toujours un degré de liberté en dépit des restrictions sociales, environnementales, biologiques ou personnelles. Cela ne signifie pas pour autant que le conseiller travaille à adapter les personnes à vivre dans n’importe quel environnement : s’il travaille sur la transaction personne-environnement, il cherche aussi à avoir un impact sur la société.

-          Une prise en compte de la personne dans sa globalité. la personne qui souffre, celle qui apprend, qui se sent en échec, qui éprouve une difficulté professionnelle, qui a du mal à décider, qui a besoin de tenir conseil, qui est malade, qui a perdu son emploi, est toujours une personne globale. Elle réagit dans sa totalité imbriquant les plans affectif, cognitif, comportemental, somatique. Pour l’aider, il est indispensable de la prendre en compte et de l’accepter dans sa globalité, telle qu’elle se présente. L’organisation sociale des professions sépare les divers métiers qui s’occupent de la personne et chacun est spécialiste d’une partie. Citons LECOMTE, GUILLON (2000, p. 125-126.) : « Pour les psychologues du counseling, tenter de traiter séparément les problèmes de réadaptation vocationnelle et ceux liés aux difficultés personnelles sous-jacentes apparaît très vite arbitraire et même nuisible ».

-          Une intervention, une interaction qui vise au changement. Face à des difficultés scolaires, d’orientation, d’emploi, de reclassement, d’insertion (etc.), on peut, à juste titre, vouloir changer un environnement défavorable, et réellement injuste. C’est une posture citoyenne tout à fait légitime, mais, dans le cadre d’entretiens de conseil, le travail se centre sur le changement personnel possible et acceptable par le consultant.

-          Une approche clinique. Nous concevons le continuum de la relation d’aide tel que Rogers le définissait en considérant qu’il y a une parenté entre toutes les approches qui visent au développement de la personne et au soin, c'est-à-dire comme il l’exprimait : du parent au psychiatre en passant par les métiers d’éducateur, d’enseignant, de conseiller, de psychothérapeute. Ouvrir un espace dans lequel la personne se sente accueillie et respectée autorise une parole qui oublie vite les barrières établies des champs professionnels. Il faut aussi remarquer qu’une relation d’aide, même si elle ne se pose pas en relation de soin, de thérapie, a des effets thérapeutiques. Il s’agit bien d’avoir une posture clinique, de par la proximité et l’engagement qu’elle requiert.

-          Une clinique psychosociale : l’exercice du counseling travaille toujours à la transaction personne-environnement. Il nécessite une connaissance développée des domaines dans lesquels se situent ses interventions. Il ne s'agit pas seulement d'une démarche focalisée sur l'aspect psychique de la personne, mais d'une approche incluant toutes les dimensions bio-psycho-sociales de la vie. D'où le souci pour l'aidant d'élargir constamment sa propre culture dans tous les domaines liés à son intervention.

Une fonction sociopolitique du conseil :

Le counseling tel que nous le pratiquons revendique une dimension philosophique et politique. Il y va de l’engagement des conseillers. Notre participation aux congrès de l’AIOSP de Montpellier et de Québec ces dernières années en témoignent. Nos interventions étaient intitulées : « Formation et supervision en counseling : une approche psycho-sociale au service de la personne, dans le respect des droits de l'homme et du citoyen ». Il s’agit d’offrir aux consultants une relation qui ouvre un espace de délibération, qui donne ainsi un espace mental, le temps, la confiance en soi qui vont les aider à devenir capable de s’approprier leurs décisions, face aux choix et aux difficultés qu’ils rencontrent mais en prenant en compte le vivre ensemble et le respect des autres. Cette posture tend à émanciper la personne en développant le pouvoir de l’esprit pour échapper le plus possible aux injonctions de la société, aux instincts, aux normes, à l’habitus, à l’inconscient. En opposition à l’aliénation, à la soumission ou la reproduction, le counseling tel que nous le pratiquons se situe du côté de l’intelligence, de l’autonomie, de l’émancipation, de la conscience, de l’art de se conduire, de vivre ensemble. Nous y incluons aussi l’idée de permettre la créativité et l’expression de la différence, de favoriser l’inventivité, de permettre que des motivations originales puissent amener les personnes à faire les choix qui leur ressemblent.

Les supervisions que nous proposons aux professionnels comportent une dimension identique : il s’agit d’aider la personne du professionnel à conscientiser et comprendre les enjeux relationnels de son activité (nous sommes là sur le pôle psychologique), mais il s’agit aussi de comprendre et d’aider à tenir le cap du respect des personnes alors que les conditions de travail, les exigences de rentabilité, l’absence de reconnaissance attaquent ces valeurs de respect.

Quelles compétences et quelle formation pour les conseillers ?

Les apports de Rogers aux quels s’ajoutent les recherches concernant l’évaluation de l’efficacité des relations d’aide et les recherches du domaine de l’intersubjectivité, nous permettent d’avoir une vision de ce qu’est un conseiller efficace, vision étayée par les recherches mais aussi validée par l’expérience de notre pratique (qui a aujourd’hui officiellement 20 ans et en réalité un peu plus…)

Notre conception du conseiller, du formateur, du superviseur reprend clairement les conceptions du thérapeute efficace proposées par Conrad LECOMTE.

La variable la plus importante est la personne.

Reprenons les termes de l’article les psychothérapeutes efficaces :

« Les psychothérapeutes efficaces, comme les conseillers, les formateurs, les superviseurs efficaces, sont en mesure:

a) de comprendre et de conceptualiser l’expérience subjective du client à partir d’une disponibilité émotive à soi et à l’autre et d’une écoute du monde expérientiel unique du client. Il s’agit de conscience de soi et de l’autre, de conscience de la relation, d’empathie, de s’approcher de la subjectivité de l’autre, de disponibilité émotive.

b) d’établir et de restaurer une alliance thérapeutique favorisant l’engagement émotionnel. Il s’agit d’alliance de travail : établir une alliance qui se fonde sur un lien émotionnel, mais fixe des objectifs et des tâches à réaliser ensemble. Une alliance qui fluctue, comme tous les processus relationnels, qu’il faut savoir restaurer en cas de rupture. Rappelons qu’environ 30% des clients interrompent leur thérapie suite à des ruptures d’alliance et qu’il appartient au conseiller de savoir renouer en permettant de comprendre ce qui s’est joué dans la rupture.

c)de s’engager dans un processus continu de réflexion de leur autorégulation, de leur régulation interactive et de leur impact pour guider le choix d’interventions optimales. C’est là un processus de réflexion sur soi, sur la manière dont on se régule face à des consultants difficiles, processus long et continu qui implique de la supervision régulière.


d)
de maîtriser et d’utiliser des techniques spécifiques et pertinentes, cohérentes avec le processus relationnel et les théories. C’est tout le savoir théorique et technique, très important pour la formation du conseiller, mais qui demande à être cohérent avec son savoir être, ce qui veut dire savoir théorique et technique intégré et congruent avec la personne.

 

Pour ce faire, dans le même article, il est recommandé : « Pour aider l’intervenant à être compétent et efficace et à se sentir comme tel, un programme de formation doit devenir un lieu d’intégration de savoirs théoriques, techniques et expérientiels. La supervision clinique est le processus le plus déterminant du développement de l’identité et de la compétence professionnelle. » Page 97.

 

 

Notre conception de la formation des conseillers, de la supervision…

Nous avons 3 objectifs en formation et supervision : développer la conscience réflexive de soi en situation relationnelle, intégrer des techniques de communication et de structuration d’entretiens, intégrer des repères en psychologie utilisables en situation réelle.

Nous travaillons essentiellement sur la base de l’expérience. Expérience vécue lors des entretiens menés dans nos stages de formation et réfléchie lors des supervisions. Expériences apportées de l’extérieur pour les analyses de pratiques ou les supervisions individuelles et de groupes et réfléchies en commun.

La méthodologie LECOMTE que nous nous sommes appropriée est spécifique dans la mesure où elle utilise de réelles mises en situation. Mises en situation au cours desquelles chaque participant est amené à vivre l’expérience de trois postures différentes : être conseiller (puis supervisé), être consultant (ce qui signifie non pas jouer un jeu de rôle, mais être un consultant qui travaille sur une difficulté réelle), être observateur, et faire des liens entre ces différentes dimensions.

Nous sommes formés à une pratique de supervision spécifique qui se base le plus possible sur des critères objectivées (un exemple de critère objectivé est par exemple un entretien enregistré). Une telle supervision est différente d’une supervision uniquement déclarative basée sur la seule représentation subjective du supervisé. A ce propos, je tiens à rappeler cette expression : « Les faits sont nos amis » (ROGERS 2005 p. 22), même si c’est souvent difficile à admettre.

Dans nos formations il s’agit d’apprendre : apprendre des savoirs mais surtout d’apprendre sur soi-même. C’est un apprentissage qui revêt un engagement, une implication personnelle : c’est la personne tout entière qui participe à l’acte d’apprendre. C’est un apprentissage qui lorsqu’il s’intègre transforme plus ou moins la personne. Cela prend à un sens qui s’inscrit dans l’expérience totale de l’individu. Et nous savons pour l’avoir éprouvé sur nous même et pour continuer à le vivre (une des caractéristiques des formateurs Traverses étant de se maintenir dans un processus de développement de la conscience de soi) que tout acte d’apprendre qui implique un changement dans l’organisation personnelle d’un individu – dans la perception qu’il a de lui-même – peut être perçu au moins momentanément comme une menace pour soi et rencontre des résistances, des mouvements que nous nommons autoprotection. Nous avons appris à reconnaitre, à respecter à travailler avec ces mouvements pour nous et pour les participants aux formations.

 

Le counseling en France.

Quel poids a donc le counseling en France ?

Mentionnons la création de l’INOP en 1928 qui a pour objectif, entre autres de former des orienteurs. C’est la naissance en France d’un counseling d’orientation basé sur la notion d’expertise.

Qu’en est-il du counseling rogérien centré sur la personne ?

Je commencerai par une anecdote que je trouve significative de la situation en France. Septembre 2015, j’avais besoin de racheter le livre de Rogers « Le développement de la personne » la librairie de Caen « Le brouillon de culture » librairie honorable que je recommande, ne l’a pas en stock. Après l’avoir commandé, je vais le chercher et je passe un temps dans le rayon psycho : tout Freud est à disposition, un mur complet est rempli d’ouvrages de psychanalystes, aucun livre de Rogers…

Le counseling n’existe quasiment pas en université. Il y a eu des représentants emblématiques du courant rogérien : André de PERETTI, Max PAGES. Aujourd’hui on peut mentionner Catherine TOURETTE-TURGIS Université de Rouen qui travaille sur du counseling appliqué aux malades des infections VIH. (Le counseling est de plus en plus reconnu dans ce domaine, c’est même l’approche de référence.), Alexandre LHOTELLIER qui a conceptualisé le « tenir conseil », Vincent GUILLON (CNAM/INETOP), chercheur dans le domaine de l’efficacité des relations d’aide.

La thérapie centrée sur la personne l’ACP existe, elle semble travailler sur des bases solides faisant référence aux acquis et aux valeurs rogériennes, elle forme des thérapeutes mais reste marginale dans le champ des thérapies en France. (Cf. le livre 3 approches évaluées). Elle n’est en rien comparable à la 3ème force des Etats Unis.

L’utilisation de l’écoute rogérienne, introduite par Jean LEMAIRE (Psychanalyste auteur entre autre du livre « le couple sa vie sa mort ») pour les accueillants du planning familial s’est généralisée à de nombreuses associations d’aide (SOS Amitié par exemple.). Ainsi, le counseling, réduit à des techniques d’écoute inspirées de ROGERS s’est développé en France, avec une problématique connue que Catherine TOURETTE-TURGIS dénonce : « Il a été considéré par les psychologues cliniciens français, comme une méthode, athéorique suffisante pour des bénévoles mais sans intérêt pour de vrais psychologues… »

Conrad LECOMTE et son équipe ont formé des psychologues de l’AFPA qui actuellement, pour certains d’entre eux travaillent à Pôle Emploi.

Et puis il y a Traverses. Depuis 20 ans, nous avons réalisé environ 300 stages, 8 universités d’été, des formations dans des Masters, ce qui représente plus de 3 500 personnes qui ont eu un contact direct avec le counseling tel que nous le pratiquons. A noter aussi des groupes d’analyse de pratique, des écrits (Cf. le site www.traverses.net à la page publications) la participation régulière depuis 15 ans aux Journées Nationales d’Etudes de l’ACOP-F, la participation à des colloques internationaux (Accompagnement professionnel et counseling des adultes, Rouen 2007 ; L'accompagnement à l'orientation aux différents âges de la vie. Quels modèles, dispositifs et pratiques ? INETOP/CNAM, Paris 2010 ; AIOSP : 2013 à Montpellier, AIOSP : 2014 à Québec, dont on trouve les écrits sur le site Traverses), la Lettre de Traverses diffusée à 1 000 exemplaires.

 Organiser cette journée d'étude, c'est donner une place à Traverses...

 

Bibliographie

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BUIRSKI, P. ET HAGLUND, P., 2001. Making Sense Together: The Intersubjective Approach to Psychotherapy. Northvale NJ: Jason Aronson.

CANCEIL, O., COTTREAUX, J., FALISSARD, B., FLAMENT, M., MIERMONT, J., SWENDSEN, J., TEHERANI, M., & THURIN, J.-M., 2004. Psychothérapie. Trois approches évaluées, INSERM, Expertise collective, Paris.

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Giust-Desprairies Florence, « Max Pagès. L'approche non directive. », Nouvelle revue de psychosociologie 2/2008 (n° 6) , p. 245-253

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LECOMTE, C., 1984. L’orientation, une question de transaction personne environnement, dans Pour une approche éducative en orientation, PELLETIER, D., BUJOLD, R., Gaëtan Morin, 428-447.

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LECOMTE, C., 2009. La clé d’une thérapie réussie ? Le thérapeute ! Les grands dossiers des sciences humaines : les psychothérapies. Guide et bilan critique, 15, juin-juillet-août, 32-33.

LECOMTE, C. & CASTONGUAY, L., G., 1987. Rapprochement et intégration en psychothérapie. Psychanalyse, behaviorisme et humanisme, Gaëtan Morin, Montréal

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LECOMTE, C., SAVARD, R., DROUIN, M.-S., GUILLON, V., 2004. Qui sont les psychothérapeutes efficaces ? Implications pour la formation en psychologie. Revue québécoise de psychologie, 25, 3, 73-102.

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[1] Frank Parsons (1854-1908) était un professeur américain, réformateur social et intellectuel « touche à tout ». Il utilise les premières découvertes sur les tests.

[2] Granville Stanley Hall (1844 - 1924) psychologue, s’intéresse entre autre à la psychologie de l’enfant. C’est lui qui invite Freud et les psychanalystes aux Etats Unis en 1909.

[3] Clifford Beers Whittingham (1876 - 1943) a été le fondateur du mouvement américain de l'hygiène mentale

[4] Il n’est pas le seul, mentionnons par exemple Perceval Symonds qui enregistre et analyse des entretiens dès 1938. (cité dans C. E. Hill et M. Corbett OSP. 1996. 25. N°2, p 220) ou Frank Robinson et Elias Hull Porter (ibid., p 222), cependant Rogers poursuivra dans ce sens en théorisant ses recherches.

[5] 1942. The use of electrically recorded interviews in improving psychotherapeutic techniques. Amer. J. orthopsychiat., 12, 429-434.

[6] Despland Jean-Nicolas, Zimmermann Grégoire, de Roten Yves, « L'évaluation empirique des psychothérapies. », Psychothérapies 2/2006 (Vol. 26), p. 91