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L'estime de soi

Séminaire Traverses 2012.             Exposé introductif.

(Rédaction : Alain LEU,  Sylvie GRAULLE.)

Objectifs : proposer quelques repères à propos de l'estime de soi : fondements et évolution de l’estime de soi, éléments de réflexion sur la problématique estime de soi, et reconnaissance (reconnaissance au travail et reconnaissance sociale).

 

1          Introduction : contexte actuel, pourquoi choisir un tel sujet ?

Autrefois, l'humilité était présentée comme un idéal. Kant écrivit : « L'amour de soi, sans être toujours coupable, est la source de tout mal. » Aujourd’hui, l'individu est devenu la valeur primordiale de nos sociétés : « c’est le monde de l’ego ».

« L'estime de soi est aujourd'hui devenue une aspiration légitime aux yeux de tous, considérée comme une nécessité pour survivre dans une société de plus en plus compétitive. La question de l'estime de soi s'est même posée à certains responsables politiques. Ainsi, l'Etat de Californie avait décrété qu'il s'agissait d'une priorité éducative et sociale de premier ordre (California Task Force to promote self-esteem and social responsability, 1990) soulignant que « le manque d'estime de soi joue un rôle central dans les difficultés individuelles et sociales qui affectent notre Etat et notre nation ». (Christophe André « l’estime de soi au quotidien » in Sciences Humaines n° 131 octobre 2002)

L’estime de soi est donc devenue un sujet socialement important. C’est important d’être bien dans sa peau, de s’épanouir, de se développer, d’avoir une bonne estime de soi. Il faut à tout prix éviter les moments de déprime, d’angoisse, de perte de confiance en soi. La société actuelle ne nous présente pas ces moments comme faisant partie d’un processus qui fluctue, mais comme un mal qu’il faut éradiquer. L’estime de soi est devenue un marché : on vend des stages, des méthodes, des livres, des outils, des tests, des médicaments…

Et cela fonctionne car nos sociétés sont des « sociétés d’individus » (Norbert Elias : La Société des individus, Fayard, 1991, Logiques de l'exclusion, 2001, poche Pocket) où « l’individu est fondamentalement incertain » mais, où il appartient à chacun à se construire et avec efficacité. (Alain Ehrenberg. « Le Culte de la performance », Calmann-Lévy, Paris, 1991, « L’Individu incertain », Calmann-Lévy, Paris, 1995 « La Fatigue d’être soi, dépression et société », Odile Jacob, Paris, 1998). L’avenir est porteur de risques et objet d’angoisse (Jacqueline Palmade. « L’incertitude comme norme » PUF Psycho Sociale 2003). Nous vivons dans une société qui avance à toute vitesse, qui n’a plus de repères, où on n’a pas le temps de réfléchir (Rosa Hartmut. « Accélération » La Découverte 2010) où les cadres de fonctionnement s’estompent. « Une société de consommation, de droite, intolérante, égoïste, ségrégationniste, populiste, jeuniste » (Raffaele Simone. « Le monstre doux » Le Débat Gallimard 2010), où la charge d’être soi, par soi-même et pour soi-même, incombe à l’individu. Une société de « consommateurs pulsionnels et de spéculateurs pulsionnels » (Bernard Stiegler. « Prendre soin, de la jeunesse et des générations », Flammarion, 2008, Bernard Stiegler, Philippe Petit et Vincent Bontems, « Économie de l'hypermatériel et psychopouvoir », 2008). Une société du paraître, du spectacle, des médias (« La société du spectacle » Guy Debord. 1967 Buchet/Chastel)

C’est donc difficile et fatigant d’être soi, de se promouvoir sans arrêt, de toujours se présenter comme ayant une bonne estime de soi, c’est difficile de faire face à l’exigence sociale.

En réponse, de nombreux stages promettent « une bonne estime de soi », « la confiance en soi », « la fierté d’être soi-même », « la fidélité à soi-même ». Des dépliants expliquent qu’une bonne estime, c’est « favorable à l’actualisation de son développement », cela nous donne « plus d’attraits pour nos semblables », c’est  « une base pour une relation épanouissante », c’est « un gage de réussite », « une liberté intérieure » (exemple pris au hasard sur Internet : stage « renforcer l’estime de soi » 21h 1100 € tarif entreprise, 600 € tarif individuel).

C’est dans ce contexte que Traverses s’intéresse à l’estime de soi, mais dans un cadre précis : celui de nos formations. Nous pensons avoir de bonnes raisons : notre méthodologie de formation expose les stagiaires et les formateurs. Nous travaillons sous le regard des autres, nous demandons aux stagiaires de faire part de difficultés réelles, les feedbacks sont faits « en public » certes très restreint. Nos formations peuvent donc attaquer l’estime, elles peuvent aussi la renforcer en donnant des ressources en professionnalisant les participants. Mieux comprendre ce qui s’y joue de ce point de vue, mieux nous respecter et mieux accompagner les stagiaires, pourraient être des objectifs ce séminaire.

 

2          Définitions de l’estime de soi.

On en parle beaucoup, mais finalement, de quoi s’agit-il ? On voit bien que c’est un concept éponge, « mot valise » utilisé sur le marché pour promettre tout ce qui nous manque, et qui donc, joue sur la frustration.

On parle aussi de conscience de soi, de perception de soi, de concept de soi, de représentation de soi, d’image de soi, voire d’identité etc.

 

Une définition générique: L’estime de soi est le produit complexe d’une conjonction de cognitions et d’affects. L’estime de soi « a sa place au niveau du soi en tant qu’objet d’expérience et du soi en tant qu’agent : elle implique le regard sur soi et intervient comme régulateur de la connaissance et de l’action » (KERNBERG, 1989). « L’estime de soi occupe une position centrale dans l’explication du comportement humain. Il s’agit de la façon dont l’individu s’aime, s’accepte et se respecte en tant que personne » (HARTER, 1998). Ce sentiment de sa valeur personnelle est lié à l’image que les autres nous renvoient.

 

 

3          Rapide historique de cette notion :

Le concept d’estime de soi aurait été défini pour la première fois en 1890 par le psychologue américain William JAMES (JAMES 1998) qui expliquait que « l’estime de soi se situe dans la personne, et qu’elle se définit par la cohésion entre ses aspirations et ses succès. ». (C’est soi avec soi).
Charles H.
COOLEY (1902) considérait l'estime de soi comme « l'interprétation des réactions et des comportements de notre entourage à notre égard ». (C’est soi avec les autres).
COOPERSMITH, (1984). Ce concept désigne le sentiment qu'a chacun, au fond de lui- même, de sa propre valeur (C’est soi avec soi, soi avec les autres, mais surtout comment chacun s’arrange de tout cela au fond de lui-même.)

L’estime de soi peut être très différente de ce que l’on montre et/ou de qui émerge à la conscience.

(Un exemple : Monsieur Captain se dit skipper sur son voilier. Il s’affirme « très sur de lui » au point de commettre des erreurs qui pourraient prêter à conséquences graves. Quand il parle de son passé professionnel, on peut comprendre qu’il a subi une série d’échecs, qu’il n’a pas une très bonne estime. Il tente de compenser en s’inventant des ancêtres glorieux, en racontant ses exploits de marin, etc. Pour celui qui l’écoute et le regarde, avec un peu de distance, son estime de lui ne semble pas aussi bonne que celle qu’il affiche. Quel est son degré de conscience ?).

D’abord considérée de comme unidimensionnelle (Premiers travaux de COOPERSMITH, 1967 qui évoluera ensuite vers une conception multidimentionnelle), l’estime de soi est aujourd’hui conçue comme multidimensionnelle et organisée de façon hiérarchique. (MARSH & SHAVELSON, 1985).

Ce concept désigne l'évaluation que fait un sujet de ses compétences sur différents domaines. L'approche multidimensionnelle amène à considérer l'estime de soi non plus comme une entité globale dénuée de prise en compte du contexte mais plutôt comme une auto-perception de plusieurs domaines de compétence, tels que le travail, les relations sociales, le sport, l’apparence physique etc. La valeur générale de soi ou « estime globale de soi » se situant au niveau supérieur et couvrant l'ensemble.

 

 

4          Constructions et variations de l’estime de soi :

Intro : il y aurait une estime de soi « dispositionnelle » en référence à la construction dans la petite enfance, construction que chacun tend à préserver pour garder cohérence et continuité de la personne dans le temps. Cette estime de soi dispositionnelle varierait peu. Cependant elle est soumise à l’influence du contexte. Or, l’estime de soi en contexte ou estime de soi « situationnelle » est susceptible de varier beaucoup en fonction des évènements. L’estime de soi est donc soumise à fluctuations : c’est un processus.

Une solide estime de soi « dispositionnelle » permettrait de mieux résister face à des contextes difficiles et donc de garder une meilleure estime de soi « situationnlle », même dans des contextes défavorables. (C’est ce que tente d’exprimer ce schéma)

 

 

 Schéma estime de soi

(Ce que tente de faire percevoir ce schéma, c’est que l’estime de soi en situation – la surface bleue du schéma - est fonction du contexte, qui, s’il est défavorable peut devenir une bande de plus en plus étroite, mais elle est en même temps fonction de la « largeur » de l’estime « dispositionnelle » qui permet de garder une « surface » suffisante même dans des situations difficiles.)

4.1       Quelques repères concernant la construction de l’estime de soi « dispositionnelle »

 

            La théorie de l’attachement : (Cf. exposé de Brigitte séminaire 2011). BOWLBY : (besoin d’attachement, besoin d’exploration).

On peut distinguer une estime de soi comme sentiment d’avoir de bonnes relations. Si la personne qui s’occupe de l’enfant répond à son besoin d’attachement, l’enfant développe deux images mentales. D’une part une image de l’Autre comme digne de confiance, disponible, sur qui l’on peut compter pour être aidé, trouver des solutions. Et, d’autre part, une image de Soi, complémentaire, un Soi digne d’intérêt ayant de la valeur et digne d’amour puisque même en situation de détresse ou d’alarme, on a toujours répondu à l’enfant, et qu’il s’est senti reconnu en tant que tel (j’ai de l’impact sur « mes » autres significatifs). Il y a eu satisfaction des besoins d’attachement et de protection

Et aussi une estime de soi comme sentiment d’efficacité personnelle[1] que l’enfant développe lorsque tous ses signaux ont reçu une réponse adaptée et rapide de l’environnement. Il y a soutien des besoins d’exploration qui permettent le développement de son sentiment de capacité à compter sur soi et sur ses ressources propres. Il peut ainsi faire face à la déception. L’estime de soi a été confortée « même quand tout ne va pas bien ». La régulation des émotions négatives nécessaire en cas d’échecs est d’abord, dans la petite enfance un phénomène interpersonnel qui ne devient intrapsychique que secondairement.

Il se peut alors que l’enfant développe un Modèle Interne Opérant (M.I.O) qui lui donnerait une bonne estime de soi « dispositionnelle » (GUEDENEY 2009). (Cependant, il faut rappeler – C. Lecomte le dit souvent : environ 30% des interactions mère enfant fonctionnent de manière optimale dans la petite enfance, ce qui laisse beaucoup de place au hasard).

 

            La psychanalyse parle de narcissisme : (Cf. exposé de Brigitte Boucier + apports de Sylvie Graulle : Que-sais-je ? Le narcissisme.)

« La notion de narcissisme est victime d’un succès qui rend ses contours difficiles à cerner » (Paul DENIS Que sais-je ? Le narcissisme. P. 3). « C’est dans ce sens d’une sexualité autoadressée que Freud introduira d’abord le narcissisme… Le terme s’est ensuite étendu, dans la psychanalyse elle-même, à l’amour de soi en général, à l’estime de soi, à l’organisation de la personnalité, au point qu’il est difficile de donner une définition univoque du terme. »

La notion de narcissisme décrit l’évolution en terme de conflit intrapsychique entre deux courants libidinaux, deux aspects de la sexualité, l’un consacré au moi, l’autre orienté vers d’autres personnes : il y aurait conflit entre investissements narcissiques d’une part et investissement objectaux d’autre part. Pour expliquer l’estime de soi, la psychanalyse y ajoute les notions de « moi idéal » et « d’idéal du moi » qui sont les « juges » de soi-même. Le « moi idéal » fait référence à une toute puissante, magique, exigeante, intransigeante, qui peut tout. « L’idéal du moi » serait plus pondéré, c’est la façon dont le sujet pense qu’il doit se comporter pour répondre aux attentes de l’autorité. Ce serait, dans l’écart et les rapports qui existent entre « le moi idéal » (toute puissance infantile) et « l’idéal du moi » que fluctue l’estime de soi.

La qualité de l’estime de soi dépendra du jugement porté par « l’idéal du moi » sur le « moi idéal ». Le rapport inverse existe : le « moi idéal » est alors aux commandes, écartant toute expression de « l’idéal du moi ».

 

            La psychologie du soi (Kohut) est entièrement basée sur le narcissisme. Pour lui un « Soi » sain et cohésif se construit dans les interactions et les relations de la petite enfance en lien avec la satisfaction des besoins en relation (besoins d’expérience objet-soi). L’amour que l’on peut donner est à l’image de celui que l’on a reçu. Le manque de satisfactions relationnelles dans la petite enfance va produire des vulnérabilités, des failles narcissiques qui se traduisent par de forts besoins de reconnaissance et s’expriment par la rage de ne pas être reconnu.

 

Kernberg : Le narcissisme est l’investissement libidinal du Soi. L’investissement libidinal d’un soi normal nécessite l’intégration des images de soi, bonnes et mauvaises, dans un concept de soi réaliste qui incorpore les diverses représentations de soi. Autrement dit, un narcissisme sain se caractérise par un investissement libidinal d’un soi intégré qui reflète une conscience de ses propres forces et faiblesses et leur acceptation. L’estime de soi est régularisée par une structure normale et intégrée du soi liée à des représentations d’objet intériorisées et intégrées à un surmoi lui aussi intégré et individualisé. Un narcissisme sain permet des relations satisfaisantes avec les autres qui ne sont pas utilisés pour la projection d’aspects idéalisés ou dévalorisés du soi, permet un engagement satisfaisant dans un travail, de poursuivre des ambitions raisonnables et réalistes et favoriser une expression créatrice, de parvenir à satisfaire ses propres besoins et désirs sans engendrer trop de conflits ou d’anxiété, de vivre relativement en harmonie avec ses propres principes et valeurs morales.

            Rogers (Cf. exposé de Josette Pariset) parle d’un « centre dévaluation interne » qui, si on parvient à lui faire profondément confiance nous permet d’avoir une autoévaluation réaliste, de s’accepter même en difficulté en gardant une bonne estime de soi. Ce centre d’évaluation interne se développe tout au long de la vie grâce à une « tendance actualisante » qui se met en œuvre dans des conditions favorables : acceptation, empathie, respect.

            Winnicott (Cf. texte de Nadine Charesson) lie confiance en soi et capacité d'être seul à un double mouvement de séparation et d'attachement. C'est parce qu'il y a en même temps tendance à la symbiose, à la fusion et « lutte » pour s'en détacher, pour reconnaître l'autre indépendamment de soi (et soi indépendamment de l'autre) que peut naître une reconnaissance réciproque, source de la confiance en soi.

Finalement toutes ces théories, malgré leurs divergences, nous disent que l’estime de soi se construit pour une large part dans les interactions et les relations de la petite enfance, mais aussi qu’elle est un processus, qu’elle fluctue ensuite selon les relations et les situations.

 

4.2       L’estime de soi « situationnelle ». Des repères sur ce qui l’influence.

 

            La comparaison sociale : il y a interaction entre l’image de soi (la représentation que la personne se fait de ses « points forts » et de ses « points faibles ») et l’image sociale (ce qu’elle suppose que les autres pensent d’elle). (Par exemple, dans nos formations, lors du drapeau, cette comparaison peut-être très présente.)

Dans l’élaboration de sa représentation de soi et donc de son estime de soi, la personne se préoccupe de savoir comment elle a été perçue. Elle se compare à autrui. Elle compare l’image qu’elle a d’elle-même à celle qu’autrui lui renvoie. Par cette comparaison, elle maintient ou transforme son estime de soi. (Dans nos stages, la comparaison sociale entre participants est très présente et nous sollicitons beaucoup l’autoévaluation)

 

            Les expériences de réussites et d’échecs.

Les expériences de succès ou d’échecs peuvent modifier l’estime de soi.
Les succès construisent une image ferme et optimiste. Les réussites dans des tâches, des activités, contribuent à élever le niveau d’aspiration.
Les échecs
à l’inverse conduisent les individus à réduire leurs prétentions. Les expériences traumatisantes les rendent plus sensibles à l’insécurité des situations.
Mais les personnes déprimées ont tendance à s’attribuer leurs échecs et à expliquer leurs réussites par des causes externes….

 

            L’implication dans la tâche à accomplir est aussi importante : il semble que plus la personne  se sent profondément concernée, plus la signification du succès et de l’échec retentit sur l’estime de soi.

 

            La résilience. Il semble important de ne jamais oublier cette capacité de sortir vainqueur d’une épreuve qui aurait pu être traumatique, avec une force psychologique renouvelée. La résilience peut se définir comme la capacité de résister à l’adversité en s’adaptant et en se renforçant grâce à cette expérience.

 

4.3       Des mécanismes pour préserver l’estime de soi.

 

             Rappel: quand elle « résiste » (par exemple en situation d’entretien), la personne se protège, elle fait ce qu’elle peut de son mieux pour garder cohésion et estime de soi.
Quelques exemples de mécanisme : le locus externe, la fantaisie schizoïde, la reconstruction de son histoire, l’ensemble des mécanismes de défense…
Les mécanismes d’autoprotection, les mécanismes de défense servent, entre autre, à sauvegarder l’estime de soi.

 

5.         L’estime de soi en situation professionnelle : travail et construction identitaire.

 

 Le travail est un lieu de construction identitaire, il oriente l’action de l’individu et la valorise (ou non) dans un contexte d’échanges avec autrui. A travers l’interprétation que la personne fait de ses expériences et de ses interactions au travail, elle se construit une vision de soi et donc une estime de soi, essentiellement guidée par les signes de reconnaissance. L’estime de soi se consolide ou s’effrite, en fonction de la reconnaissance reçue. « Le travail est le terrain d’accès à une forme de reconnaissance sociale. Ici se rencontrent et s’affrontent les acteurs, pour obtenir du corps social la validation d’une part de leur être ou de ce qu’ils veulent être » [Schwartz, 1990, p. 287].

 

5.1       Quelques repères théoriques concernant l’estime de soi au travail.

 

             La psycho dynamique du travail. Pour DEJOURS (Travail, usure mentale - De la psychopathologie à la psychodynamique du travail, Bayard éditions, 1980, Paris, nouvelles éditions augmentées en 1993 et 2000), le travail n’est pas que pathogène, il contribue sous certaines conditions à la construction identitaire de la personne et par la même à la construction d’une estime de soi positive. Cela par le biais de la reconnaissance au travail. Schématiquement, dans son approche il y aurait 3 niveaux et 3 types de reconnaissance :
·
         Reconnaissance par la hiérarchie et la « société » qui s’exprime sous cette forme : « ce que vous faites est utile, cela a du sens etc. » C’est le jugement d’utilité.
·
         Reconnaissance par les pairs qui disent : « celui-ci fait du beau travail, c’est un bon ouvrier, je peux me fier à lui etc. » C’est le jugement de beauté.
·
         Reconnaissance par les usagers, ceux qui utilisent le travail ou le service : « je suis content de ce que vous faites, vous m’avez rendu service, etc. » C’est le jugement de satisfaction.

Un exemple d’analyse de situation professionnelle pour illustrer : Une institutrice qui jusqu’à maintenant gérait bien sa classe se retrouve dépressive et en difficulté : ses élèves la chahutent. L’analyse de sa situation révèle qu’il y a eu un changement de directrice. L’ancienne directrice avec qui elle avait de bons rapports la validait beaucoup (jugement d’utilité). La nouvelle directrice insiste surtout sur ses erreurs aussi minimes soient-elles. Elle prend conscience en analysant sa situation qu’elle cherche maintenant, auprès de ses élèves la reconnaissance qu’elle ne reçoit plus de la part de sa hiérarchie. Pour obtenir la reconnaissance des usagers (jugement de satisfaction), elle cède sur son cadre, se met à être « gentille » avec ses élèves et du coup perd son autorité.

 

            La reconnaissance au travail entre conformité et distinction (texte fortement inspiré de Bouzidi, Akremi, XVIIe Congrès de l’AGRH – Le travail au cœur de la GRH IAE de Lille et Reims Management School, 16 et 17 novembre 2006, Reims « La reconnaissance au travail : étude d’un mode de construction identitaire »).

« À l’instar de l’identité qu’elle sous-tend et qu’elle vise à étayer, la reconnaissance est bipolaire : l’individu tente simultanément d’exprimer sa distinction et sa conformité au groupe d’identification [Robertson et al. 2003]. La reconnaissance de conformité vise à conforter la partie sociale, collective, de l’identité, par laquelle l’individu est reconnu comme membre d’un groupe. Dans cette optique, sont recherchés et appréciés les points communs que l’individu décèle avec son groupe de référence, les signes indiquant son appartenance groupale ; elle correspond à l’identité sociale [Kärreman et Alvesson, 2004]. La reconnaissance de distinction atteste, quant à elle, de la singularité, de l’unicité de l’individu. Pour Ricoeur [2004], il s’agit d’être reconnu dans son irréductible différence – et c'est là l’étape ultime de son parcours de la reconnaissance. La reconnaissance est tiraillée entre ces deux extrêmes. Bien qu’antinomiques, reconnaissance de distinction et reconnaissance de conformité sont simultanément recherchées [Thomas et Linstead, 2002].

 Trois acceptions (ou étapes) majeures : la « reconnaissance-identification », la « reconnaissance-attestation de valeur » et la « reconnaissance-récompense ».

Être reconnu, c’est simplement et avant tout être regardé. C'est le sens premier du mot « reconnaissance » tel que le définit le dictionnaire : « Action d’identifier, de percevoir quelqu'un, quelque chose comme déjà connu », ce que nous appellerons, à l’instar de Ricœur, la « reconnaissance-identification ». Il semble en effet impossible de construire une identité et, a fortiori, de la revendiquer et de la faire valider par autrui, si ce dernier ne la perçoit – et ne l’aperçoit – même pas. A contrario, l’indifférence reflète, de manière encore plus prégnante, l’importance du regard comme signe premier de reconnaissance, une indifférence totale anéantit l’existence même de l’individu concerné. (L’ignorance délibérée de l’autre est une « arme » connue du harcèlement au travail).

L’étape suivante, qui à la fois englobe le noyau que constitue la reconnaissance-identification et en élargit la portée, est la reconnaissance entendue comme attestation de valeur : « Fait d’admettre pour vrai, comme certain ; reconnaître la légitimité de… ». Ce qui est demandé à autrui, c'est d’abord de reconnaître notre existence (reconnaissance-identification), puis de la confirmer, en attestant par là notre valeur (reconnaissance-attestation de valeur) Dans son versant positif, la reconnaissance-attestation de valeur au travail se manifeste par le respect envers la personne. Le respect témoigné à l’individu conforte l’aspiration de ce dernier à être confirmé dans sa similitude aux autres ; il s’inscrit donc dans la dimension de la reconnaissance de conformité. Ce respect se traduit d’abord par le regard qui, de neutre dans la première phase de la reconnaissance, devient chargé de sens, d’un sens positif car approbateur. Outre un regard exprimant la considération, la reconnaissance-attestation de valeur que véhicule le respect emprunte des chemins aussi multiples que simples. Le respect peut ainsi se manifester par des réactions d’empathie.

Ultime étape du parcours, la reconnaissance comme récompense : « Sentiment qui témoigne qu’on se souvient d’un bienfait reçu ». Une fois l’existant identifié (étape 1), et sa valeur attestée (étape 2), la reconnaissance peut devenir récompense quand la valeur perçue de l’existant est telle pour le pourvoyeur de reconnaissance que celui-ci l’assimile à un bienfait reçu, à une faveur qui lui est faite. Le bénéficiaire s’estimant redevable, se développe en lui un sentiment de dette, l’obligation de donner en retour [Mauss, 1973 ; Caillé, 2004 ; Godbout, 2004]. Alors que la confiance dans le potentiel d’une personne relève de la reconnaissance-attestation de valeur, la responsabilisation a posteriori peut également procéder de la reconnaissance-récompense lorsque la confiance qu’elle renferme est perçue comme gratifiant la valeur éprouvée de la personne. Autre forme de reconnaissance-récompense, l’autonomie au travail relève de la reconnaissance de distinction. Une distinction de la personne à interpréter doublement : cette forme de reconnaissance à la fois distingue la personne de ses collègues (dans le sens d’une différenciation) et constitue, en tant que telle, une distinction (dans le sens d’une récompense).

 

6          La question l’estime de soi et de la reconnaissance sociale.

            La Lutte pour la reconnaissance Axel HONNETH (à partir de notes de Nadine et des pages 187 à 190 d’« une histoire de l’empathie » de Jacques HOCHMANN, Odile Jacob 2012.)

Il ne s’agit plus ici de la reconnaissance au travail mais de la reconnaissance sociale globale. L'idée centrale est que la lutte pour la reconnaissance sociale « être reconnu dans son individualité par l'autre » constitue à travers les conflits qu’elle génère, un des moteurs de la transformation sociale. Axel HONNETH parle de relations de reconnaissance, avec une notion de réciprocité.

« Un sujet ne peut prendre conscience de lui même que dans la mesure où il apprend à considérer sa propre action dans la perspective symboliquement représentée d'une seconde personne. »

Il y aurait un double mouvement dans la reconnaissance mutuelle, celui des interactions porteuses des normes sociales auxquelles le sujet se mesure pour être reconnu et en même temps celui de la subjectivité du sujet qui pour être « mieux » reconnu exige que les normes de reconnaissance évoluent.
D'où la dimension sociale de l'intersubjectivité et de la subjectivité. L’humain est pris dans un conflit entre l’affirmation de son individualité au mépris de celle des autres et la nécessaire solidarité qui lie les hommes entre eux.

 Axel HONNETH propose trois formes de reconnaissance réciproque :

1.   la reconnaissance affective : l'amour, les liens affectifs, ce qui permet d’accéder à l’amour de soi.

2.   la reconnaissance juridique : le respect de la personne au niveau légal et social « autrui généralisé », cela peut permettre de  développer le respect de soi.
3.
   
la reconnaissance éthique : par l'adhésion à un groupe solidaire et respectueux, ce qui procure l’estime de soi.

 A chaque forme de reconnaissance correspond un rapport à soi particulier. L'autonomie subjective de la personne s'accroit à chaque fois qu'un nouveau stade de respect mutuel est atteint en lien avec le développement progressif de la relation positive que la personne entretient avec elle même.

La reconnaissance affective: mode de reconnaissance particulier dans le processus de reconnaissance mutuelle. Axel HONNETH s'appuie ici sur les théories de l'attachement mais aussi sur Winnicott. Il insiste sur ce qui est spécifique de ce mode de reconnaissance lié à toutes les relations dites primaires : « la tension entre sacrifice symbiotique et affirmation individuelle de soi »
L'amour est décrit comme « une forme particulière de reconnaissance par la manière spécifique dont elle fait dépendre la réussite des relations affectives de la capacité acquise dans la prime enfance d'établir un équilibre entre symbiose et affirmation de soi »

« Il voit dans la destructivité de l’enfant le premier germe de la lutte pour la reconnaissance et dans la capacité de la mère à sortir victorieuse de cette lutte la première manifestation de reconnaissance. ».
(Jacques Hochmann 2012. P. 188.
Dans le rapport à soi, l'affirmation individuelle de soi se décline comme « capacité d'être seul ». La confiance en soi se décline comme une capacité d'être seul tout en ayant acquis la certitude que ses besoins seront satisfaits par l'autre, pour qui il possède une valeur unique.

La reconnaissance juridique : c’est reconnaître les autres membres de la communauté comme porteurs de droits. Cette forme de reconnaissance s'applique en principe de la même manière à chaque sujet : il y aurait égalité de reconnaissance juridique qui serait dissociée de l'estime sociale. Les droits légaux sont comme des signes anonymes de respect social ; il y a dissociation entre la personne juridique et sa valeur sociale.
« Avoir des droits juridiques et sociaux, cela nous permet de garder la tête haute, de regarder les autres dans les yeux, de nous sentir fondamentalement l’égal de tous. »
(Ibid. p. 189.)

La reconnaissance éthique : implique un horizon de valeurs commun. Rapport d'estime social, variable historiquement ; dépend du cadre symboliquement structuré dans lequel sont formulées valeurs et fins éthiques d'une société.
Axel HONNETH « insiste sur le caractère structurant des luttes sociales qui permettent de gagner la reconnaissance d’autrui et de surmonter le mépris dont un groupe donné (une classe sociale, une ethnie, un peuple) peut se sentir victime. » (Ibid. P. 188.) Le concept d'estime sociale intègre ce qui distingue, différencie les sujets les uns des autres eu égard à la réalisation des fins sociales.
 Le sentiment de sa propre valeur (ou non valeur) : « estime de soi » (valeur aux yeux des autres membres de la société), dépendant du regard intersubjectif. La notion de solidarité dans ce contexte est constituée par des relations d'estime réciproque symétriques entre des sujets individualisés et autonomes.

« Aux trois formes de reconnaissance, affective, juridique et éthique correspondent, pour l’individu qui en est bénéficiaire, trois niveaux dans l’image de soi : amour de soi, respect de soi, estime de soi. Ils peuvent être atteints par trois types d’offenses : l’offense physique (le viol, la torture), l’offense juridique (l’atteinte aux droits) et l’offense morale (l’humiliation). La première détruit la confiance en soi, la deuxième le respect de soi, tandis que la troisième fait perdre l’estime de soi et conduit au déshonneur. » (Ibid. P. 189.)

  

Eléments de bibliographie.

 

BARIAUD F., BOURCET C., Le sentiment de la valeur de soi à l’adolescence, L’Orientation Scolaire et Professionnelle, 23, 3, 1994.

COOLEY C.H., Nature humaine et ordre social, La signification du « Je », in BOLOGNINI M., PRETEUR Y. (1998), Estime de soi, perspectives développementales, Lausanne, Delachaux & Niestlé.

COOPERSMITH,(1984).Inventaire d’estime de soi Paris: Edition du Centre de Psychologie Appliquée.

DEJOURS C (1980). Travail, usure mentale - De la psychopathologie à la psychodynamique du travail, Bayard éditions, nouvelles éditions augmentées en 1993 et 2000

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[1] Ce terme « sentiment d’efficacité personnelle » employé par les « attachementistes » n’a rien à voir avec « le sentiment d’efficacité personnel » défini par BENDURA.